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Comptes-rendus
Lien(s)
Centre d'études et de documentation de l'émigration
italienne (CEDEI)
http://cedei.univ-paris1.fr/
site CHS (centre d'histoire sociale du XXe siècle, université
de Paris1)
http://chs.univ-paris1.fr
site Histoire sociale de l'immigration
http://barthes.ens.fr/clio/
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Histoire et mémoire(s) de l'immigration
Migrations d'Europe du sud
Programme 2004-2005
| Programme 2003-2004 | Programme
2002-2003
Le groupe de recherche sur l'immigration a été créé
en 2001. Le thème de travail "Histoire et mémoire(s)
de l'immigration"
a été défini au cours de quelques séances
de réflexion collective.
Si la question des rapports entre histoire et mémoire remue les
historiens aujourd'hui, elle est aussi au centre des
recherches sur les constructions identitaires, celles des immigrés
et de leurs descendants, ou celle de la France, terre
d'immigration. Il s'agit enfin d'un thème large qui permet de multiples
comparaisons. En consultant, sur le site Internet du
Centre d'histoire de Sciences Po, les comptes rendus des séances
tour à tour animées par des spécialistes de différents
groupes immigrés ou réfugiés, il est, en effet, possible
de mesurer la diversité des rapports à l'histoire et à
la mémoire, de reconnaître le poids de l'histoire de chaque
migration dans cette diversité, mais aussi dapprécier
la variété des approches scientifiques.
Depuis 2003, le groupe " Immigration " s'est engagé dans
une réflexion comparative sur l'histoire et la mémoire des
trois grandes migrations du Sud de l'Europe en France.
Si, en dépit du décalage dans le temps, on peut imaginer
un certain nombre de similitudes dans l'histoire de ces trois immigrations,
qui toutes trois ont vu se mêler exil et mouvements du travail,
ont constitué ensemble le plus grand apport démographique
à la population actuelle de la France et dont les trois Etats d'origine
sont aujourd'hui des pays d'immigration au sein de l'Union européenne,
les différences sont grandes aussi et l'étude de détail
n'a guère été faite. Nous avons abordé lors
des années précédentes un certain nombre de thèmes
dont on retrouvera la trace sur le site du centre d'histoire de Sciences
po.
Le projet comparatif s'inscrit également dans le cadre d'une collaboration
avec des collègues historiens espagnols Madrid (Université
autonome de Madrid, Fondation Primero de Mayo, CSIC), soutenue financièrement
par le programme d'action intégrée " Picasso ".
La comparaison tourne autour de quelques interrogations spécifiques
: les politiques d'émigration et d'immigration, le travail, les
femmes, les associations.
Le programme 2005-2006 n'est pas encore fixé, mais outre des séances
de travail avec nos collègues espagnols, nous pensons reprendre
les rencontres sur " histoire et mémoire " de ces trois
migrations, autour de la projection de films d'époque, en présence
des auteurs et de témoins, sur le modèle de ce nous avions
proposé l'an passé avec le film de Dominique Dante sur le
bidonville de Massy " Lorete et les autres ".
Programme 2004-2005
Militantisme et immigration.
Histoire et mémoire des trente glorieuses.
Les trois immigrations sont concernées à titres divers
et selon des
chronologies différentes, par cette dimension essentielle. La situation
dans les pays de départ après 1945 maintient, pour des raisons
diverses, un haut degré de militantisme dans l'émigration.
Dans le pays d¹accueil, le poids des syndicats et du parti communiste
dans un contexte de guerre froide, puis la contestation gauchiste font
de l'immigration un enjeu important.
Il y a matière à une histoire croisée pour laquelle
nous avons choisi trois pistes:
la place du parti communiste, l'espace syndical et les combats autour
des bidonvilles, inscrit dans le militantisme post soixante-huitard. Dans
le prolongement des années précédentes, il s¹agit
de contribuer à l'écriture d'une histoire transversale,
en suscitant le débat entre chercheurs et témoins, mais
aussi d'interroger la mémoire de ce passé militant et son
rôle dans la construction des identités pour nombre d'immigrés,
qu'ils soient venus d'Italie, d'Espagne ou du Portugal.
Il nous a semblé plus enrichissant de s'en tenir à un petit
nombre de séances, mais d'en allonger la durée pour que
des échanges puissent s'organiser.
Nous proposons trois séances, sous forme de table ronde
réunissant chercheurs et témoins, en commençant par
la présentation d'un film documentaire.
21 janvier 2005
à partir de 16h00, salle de réunion
du 1er étage, 56 rue Jacob 75006 Paris
Les bidonvilles et les enjeux politiques post-68.
Projection du film de Dominique Dante, "Laurete Fonseca et les autres".
Le film retrace la lutte des Portugais de Massy, menés par Lorete
Fonseca, au moment de l'éradication du bidonville. Le cinéaste,
Dominique Dante, fils d'exilés politiques italiens, viendra présenter
son film et expliquer les difficultés qu'il a rencontrées
pour le faire et pour le diffuser. Ce témoignage pourra être
croisé avec les recherches en cours sur l'éradication des
bidonvilles et plus précisement sur celui de Massy, où se
sont produits
les événements du film (M-C Volovitch-Tavares), pour tenter
d'apprécier la place de cette question des bidonvilles dans les
combats politiques de l'époque et comprendre sa difficile prise
en charge par la mémoire.
10
juin 2005
à partir de 16h30, salle Jean Monnet,
au rez-de-chaussée du 56 rue Jacob, 75006 Paris
Les relations entre immigrants "économiques"
et exilés communistes italiens, espagnols et portugais en France
au long du XXe siècle
La place du parti communiste a été variable, les
chronologies et les enjeux différents d'une immigration à
l'autre. Dans le contexte français des trente glorieuses où
le PCF est puissant dans le monde ouvrier, quelle fut la part du communisme
dans l'histoire des communautés et des individus. Une rencontre
de spécialistes des trois immigrations et d'éventuels acteurs
pourraient s'organiser autour de trois thèmes:
- les communisme immigrés et le PCF
- les immigrés comme enjeu pou le PCF
- la mémoire communiste comme marqueur d'identité
(A.Bechelloni, N.Lillo, P.Pigenet, M-C Volovitch-Tavares, V.Pereira..)

Syndicats et immigrés pendant les trente glorieuses.
Dans l'état encore embryonnaire des recherches actuelles dans ce
domaine, nous pensons qu'il serait fructueux de laisser la parole aux
témoins. On envisage de faire appel à d'anciens syndicalistes
de l'INCA et des ACLI (Italiens), de la CGT, de la JOC.

Programme 2003-2004
jeudi 13 novembre
21 rue Jacob, 3e étage (interphone Sciences Po), de 17h à
19h
Réunion de rentrée
(voir compte rendu)
mercredi 10 décembre
21 rue Jacob, 3e étage (interphone Sciences Po), de 17h à
19h
8 janvier 2004
Installation, intégration et échanges
entre les communautés italienne, espagnole et portugaise en banlieue.
Les Italiens en banlieue parisienne (M.-C. Blanc-Chaléard)
(voir compte rendu)
Relations entre colonie espagnole et italienne à
la Petite Espagne de la Plaine Saint-Denis 1920-1950 (Nathacha Lillo)
(voir compte rendu)
Jeudi 11 mars 2004
44, rue du Four, 75006 Paris (salle du sous-sol), de 17h à 19h
Le débat portera sur :
Réseaux de solidarité et d'entraide
des migrants : mutuelles, missions catholiques etc.
Introduction : Phryné Pigenet et Marie-Christine Volovitch-Tavares.
Jeudi 1er avril 2004,
17h-19h, salle Goguel, en association avec l'URMIS
(Unité de recherche Migrations et société) de Paris
VII
Les pratiques religieuses des Portugais en France. Comparaison
avec les expériences espagnole et italienne.
Intervenants : J. da Siva Coutinho, père Sindo
Martin, père Louis Taravella. Discutants : A. de Almeida, M-C
Volovitch-Tavares.
Jeudi 3 juin 2004, 17h-19h
Les femmes dans les migrations d'Europe du sud. l'exemple
portugais.
Avec la participation de Maria-Engracia Leandro, de l'Institut des
sciences sociales de l'université du Minho Gualtar (Portugal).
Programme 2002-2003
12 novembre
Mémoires dans l'immigration portugaise :
une recherche ethnographique menée auprès de jeunes Français
d'ascendance portugaise
Invitée : Irène Dos Santos (voir
compte rendu)
10 décembre
La mémoire d'un lieu : les Arméniens
du camp d'Oddo
Séance animée par Emile Témime (voir
compte rendu)
21 janvier 2003
Sur la mémoire des Algériens en France
Intervenant : Omar Carlier (voir compte rendu)
25 février 2003
L'identité et la mémoire des Turcs
en Europe
Invité : Altan Gökalp (voir compte
rendu)
mars 2003
Sur les Italiens de Buenos Aires
Avril 2003
Sur la mémoire des exilés catalans
Invitée : Phryné Pigenet
Mai 2003
Sur les Italiens du Sud Ouest
Intervenante : Laure Teulières
Intervention reportée année 2003-2004

Comptes-rendus
Janine
Ponty, L'immigration polonaise entre histoire et mémoire
Judith
Rainhorn, Migrants italiens à la Villette et à East Harlem,
mémoires comparés.
Irène
dos Santos, Mémoires dans l'immigration portugaise , une recherche
ethnographique menée auprès de jeunes Français d'ascendance
portugaise (12 novembre 2002)
Emile
Temime, Le camp d'Oddo, lieu de mémoire des Arméniens (séance
du 10 décembre 2002)
Omar
Carlier, Mémoire et migrances algériennes entre les deux
rives: des mémoires en attente d'historien (séance du 21
janvier 2003)
Altan
Gökalp, Les Turcs en Europe : lieux de mémoire, mémoire
des lieux (séance du 25 février 2003)
Marie-Claude
Blanc-Chaléard : Réunion de rentrée (séance
du 13 novembre 2003)
Marie-Claude
Blanc-Chaléard : Les Italiens en banlieue parisienne (séance
du 8 janvier 2004)
Janine
Ponty, L'immigration portugaise entre histoire et mémoire
A. La séance du 5 mars s'est déroulée, en comité
plus réduit que le 15 janvier, autour de l'intervention de Janine
Ponty, qui a commencé par apporter deux légères corrections
au compte-rendu précédent. C'est en 1972 qu'elle déposa
son sujet de thèse sur l'immigration polonaise en France et non
pas dans les années soixante, comme il était écrit.
Quant aux premiers livres politiques sur l'immigration (Griotteray, etc.),
il faut repousser également la date de publication de la fin des
années 1970 à 1984 et aux premiers succès du Front
national.
B. Janine Ponty présente ensuite un exposé sur ce qu'elle
appelle la mémoire actuelle de la "Polonia". Reprenant
une citation de Nina Berberova à propos de l'immigration russe
à Paris, elle insiste sur le rôle discriminant du moment
de l'émigration pour ranger chacun à sa place dans cette
mémoire. Trois moments sont à distinguer :
-celui de la Grande Emigration (XIXe siècle, après 1830)
= mémoire d'exilés parisiens, qui ne comptent presque plus
d'héritiers directs.
-celui de l'immigration du travail d'entre-deux-guerres = mémoire
provinciale, portée par les enfants et petits-enfants de l'immigration
économique, de loin les plus nombreux (le Nord compte près
de la moitié des " Polonais " de France).
-celui des exilés récents, de la 2e guerre mondiale et de
la période communiste : nombre relativement faible, mais très
soucieux de s'identifier totalement à la Polonia, d'affirmer qu'ils
la représentent.

L'exposé s'organise ensuite autour d'une typologie portée
par quatre formules :
1. La " mémoire enfouie ". C'est celle du plus grand
nombre, des anciens immigrés ou de leurs enfants que l'on va interroger
dans les corons ou autres cités ouvrières : Je n'ai rien
à dire, j'ai tout oublié. Chez ceux qui sont rentrés
en Pologne après 1945, la mémoire s'est mieux conservée,
le temps de l'émigration demeurant comme un souvenir que l'on cultive
et qu'on évoque volontiers. En France, plusieurs couches d'histoire
personnelle et collective ont fait oublier le temps de la polonité
vivante. Les associations sont souvent moribondes. Il faut creuser pour
aller chercher cette mémoire (cf le livre de Janine Ponty chez
Autrement : La mémoire des corons, 1995). La mémoire est
passée du côté des goûts et des habitudes inscrites
dans le quotidien : la cuisine (pierogi, mot magique qui fait affluer
les souvenirs, résistance de la mémoire culinaire), les
fleurs, la couette sur le lit. Une manière de récuser la
formule courante chez les enfants de migrants : Oh vous savez, je ne me
sens pas polonais.
2. La " mémoire occultée " : dans un contexte
de Polonais minoritaires, effacés derrière une autre mémoire
immigrée dominante. Anecdote significative : lors du colloque,
" Lorraine, terre d'accueil et de brassage des populations "
(octobre 2000), les maîtres d'uvre, responsables et organisateurs
qui accueillirent conférenciers et auditeurs étaient tous
d'origine italienne. Les autres semblaient évacués de l'espace
mémoriel officiel. Or, levant le nez dans la rue principale de
Longlaville, près de Villerupt, haut-lieu de l'italianité
lorraine s'il en est, on voit une plaque portant le nom de l'ancien maire
: Bogdan Politanski, fils de Polonais, né en Lorraine en 1924,
maire de la commune de 1959 à 1996, donc premier " étranger
" à tenir la mairie et ce pendant 40 ans. A part cet hommage,
pas un mot n'était dit sur l'ancienne présence polonaise
dans les lieux. Or en grattant, les signes de la présence polonaise
deviennent nombreux.
3. La "mémoire chrétienne " : " Dieu et
la patrie " (Bog i Ojczyzna), formule de ralliement pour les Polonais
encadrés par des missions catholiques partout où ils ont
émigré de par le monde (USA, Canada, Argentine, Brésil,
Australie). Le clergé a tenu la tête de la résistance
nationale au XIXe siècle à l'ère des partages, un
peu moins pendant l'entre deux guerres, mais de nouveau lors de la lutte
contre le communisme. Vecteur important de la mémoire, même
si l'efficacité est variable aujourd'hui. D'un côté,
dialogue de demi-sourds entre Monseigneur Jez, recteur de la Mission catholique
polonaise en France qui fait ses homélies en polonais et ceux auxquels
il s'adresse, notamment les enfants du catéchisme qui ne comprennent
rien sans traduction ; de l'autre, rôle identitaire de la messe
en polonais jusque dans certaines régions reculées comme
à Ronchamp en Haute-Saône (à l'occasion du week-end
du patrimoine de septembre 2001, eut lieu une grande fête franco-polonaise,
avec des manifestations folkloriques et un public de vieilles dames, aussi
à l'aise en français que dans la langue polonaise utilisée
pour les chants de messe. Une fois par mois, un prêtre de la Mission
vient leur dire la messe en polonais avec texte bilingue pour l'homélie).
4. La " mémoire survalorisée " des immigrés
parisiens : autour des anciennes institutions parisiennes de la Polonia
se retrouvent les rares représentants de la grande Emigration et
les représentants beaucoup plus visibles de l'émigration
arrivée à partir de 1939, lesquels se désignent comme
" la Nouvelle Emigration " (par opposition à la "
Vieille Emigration ", celle des travailleurs d'entre-deux-guerres
qu'il convient selon eux d'oublier : comment des gens qui ne sont pas
issus de la szlachta ou de l'intelligentsia peuvent-ils comprendre ce
que signifie être polonais ?). Toutes les strates d'exilés
y tiennent leur place, des officiers de l'armée de 1939 aux exilés
de Solidarnosc. La plupart sont citoyens français par naturalisation
ou par déclaration, mais ils se considèrent toujours comme
Polonais, les seuls vrais gardiens de la Polonia, y compris par rapport
aux Polonais de Pologne. La survalorisation de la Pologne s'accompagne
d'un anti-communisme " archéen ", qui a fait dire récemment
à l'un d'eux, après des élections parfaitement démocratiques
: Maintenant que la Pologne est redevenue communiste

En conclusion, Janine Ponty suggère des enjeux de mémoire
à venir, en parlant de l'inquiétude des héritiers
de l'immigration polonaise quant à leur place dans un éventuel
futur Musée de l'immigration. Ils ne veulent pas être confondus
avec les autres immigrations.
C. La discussion a permis d'aborder encore d'autres points. Nous ne retenons
que les principaux, en invitant celles et ceux qui sont intéressés,
à participer aux prochains débats car de nombreuses questions
soulevées par cet exposé aussi riche que problématique
reviendront dans les séances ultérieures.
1. Le rapport mémoire polonaise / mémoire juive. Deux points
intéressants : Janine Ponty oppose la richesse de la production
écrite soutenant la mémoire juive et la rareté des
écrits d'ouvriers polonais. Par ailleurs, quelle est l'importance
de la terre d'origine dans la mémoire des juifs d'origine polonaise
?
2. Comment comprendre le décalage entre la force du maintien identitaire
chez les Polonais pendant l'entre-deux-guerres et la " mémoire
enfouie " des milieux de l'immigration économique à
présent ? Janine Ponty rappelle une chronologie spécifiquement
polono-française. Il faut compter avec la guerre froide. Jusque
dans les années cinquante, la question du retour resta d'actualité.
Il y a d'abord ceux qui ont été attirés par le slogan
du régime communiste : maison au pays, travail au pays, venir reconstruire
la Pologne socialiste. Autour de 80 000 dont 12 000 mineurs avec des enfants
parfois déclarés français. Puis ceux qui crurent
à un effondrement du régime : entre 1948 et 1956, l'enseignement
du polonais connut son apogée. En 1956, après les événements
de Varsovie puis de Hongrie, renoncement. Les fils aînés
arrachent à leur père le droit de devenir français.
3. En gros, trois générations. Première génération
= les migrants décédés aujourd'hui ont mythifié
une Pologne ancienne. Certaines veuves de mineurs ne parlèrent
que polonais jusqu'à la fin de leur vie. Les enfants (deuxième
génération) se sont battus pour devenir français
: les parents n'admettaient que rarement les intermariages
jusqu'en
1968 où le problème fut résolu par l'abandon du mariage
pour certains. Après 1956, les mouvements de jeunesse et les écoles
polonaises perdirent progressivement des effectifs, même si l'Association
de la Jeunesse Catholique Polonaise (KSMP) peut aujourd'hui encore tenir
des assises, passablement clairsemées à Vaudricourt, dans
le Pas-de-Calais). La troisième génération est plus
complexe : soit elle s'identifie difficilement à la culture polonaise
(la musique et les gâteaux, répondent des jeunes écoliers
à une enquête récente), soit elle retrouve ses racines
et cherche à écrire l'histoire des grands-parents, avec
le regret de ne pas parler polonais.
4. Cela fait intervenir sans doute une dimension socio-culturelle. La
différence sociale est caricaturale pour des oppositions mémorielles
entre la noblesse et les ouvriers. Signe que le clivage des nationalités
n'est pas seul à prendre en compte.

Irène
dos Santos, Mémoires dans l'immigration portugaise , une recherche
ethnographique menée auprès de jeunes Français d'ascendance
portugaise
Irène dos Santos est intervenue sur " Mémoires dans
l'immigration portugaise : une recherche ethnographique menée auprès
de jeunes Français d'ascendance portugaise "
La mémoire dont il a été question ce soir-là
a quelque chose d'un peu paradoxal. D'une part, l'immigration portugaise
est assez récente et la mémoire ne peut remonter très
loin dans le temps. D'autre part, le groupe porteur de mémoire
auquel elle s'est intéressée est constitué de jeunes
qui ne sont pas des immigrés pour beaucoup d'entre eux, certains
étant même des petits enfants de migrants. On se trouve bien
au cur de la mémoire-reconstruction et des usages du passé
pour des raisons identitaires.
Irène a commencé par présenter sa recherche : elle
achève sa thèse d'ethnologie. Le rappel de son travail de
DEA éclaire sur ses choix. Elle avait alors étudié
un groupe folklorique de banlieue, dans lequel se mêlait plusieurs
générations. Les représentations fortes portées
par ce groupe étaient une intense idéalisation du Portugal
et la prégnance de l'idée de retour. Le travail de thèse
est centré sur un autre groupe, sur un autre groupe, notamment
de jeunes porteurs d'un discours sur leurs origines, rencontrés
dans des espaces collectifs d'affirmation d'une " identité
portugaise ". Certains sont impliqués dans des associations
créées par eux-mêmes et utilisent parfois le terme
de " lusodescendants ", reprenant une dénomination utilisée
par l'Etat portugais et par des descendants de migrants du monde entier
(luso-brésilens, luso-canadiens ; en Europe on parle uniquement
de " lusodescendant " le pays de résidence est absent).
Il ne s'agit plus de folklore populaire, mais bien d'un milieu de jeunes
étudiants ou diplômés (18-30 ans), plutôt en
mobilité sociale ascendante et qui mettent en scène une
culture lettrée pour valoriser leur culture d'origine : dimension
culturelle mais aussi sociale.
Irène dos Santos, elle-même fille d'un Portugais et d'une
Néerlandais, observe la différence dans les relations qui
la liait aux deux groupes : longtemps beaucoup de méfiance du côté
du groupe folklorique, très vite une demande d'implication personnelle
de la part des " Luso-descendants ".
L'intérêt de l'ethnologue pour ce groupe était était
d'analyser les liens perpétués et construits avec le Portugal,
dans un contexte européen, la production et les usages d'une "
identité portugaise " au sein de la société
française, en travaillant sur des processus d'identification, de
représentation et des rapports sociaux d'altérité.

1. Transmission de la mémoire portugaise et pratiques
culturelles
D'un côté, intégration des normes et valeurs de la
société française. De l'autre, , un cadre social
qui a favorisé la transmission et le maintien d'une conscience
culturelle. Dans l'enquête MGIS de 1995, Michèle Tribalat
ne trouve que 3% de jeunes d'origine portugaise dans les associations.
Toutefois, les petits ont suivi leurs parents dans les réunions
communautaires et certains ont fondé ensuite (années 1990)
des associations qui leur correspondaient mieux (comme Cap Magellan, LusoGay
etc.) ou bien ont adjoint des activités " modernes "
aux anciennes assoc. (informatique à Argenteuil, aide scolaire
à Bordeaux).
Tout cela contribue à perpétuer la croyance à une
origine commune, à une histoire commune ancrée sur l'épisode
majeur des Grandes Découvertes, le sentiment de la différence
avec le reste de la société, l'efficacité des emblèmes
(aussi bien politiques : drapeau, hymne, Fête nationale, Révolution
des illets, que religieux : Croix de l'ordre du Christ, N-Dame de
Fatima).
Théories et pratiques ne vont pas sans contradictions :
Pour ces jeunes la référence à la culture portugaise
s'écarte de la tradition communautaire, la communauté portugaise
étant rejetée comme conservatrice et fermée sur elle-même.
Ce qui n'empêche pas qu'on se serve de sa presse et de ses réseaux
Par ailleurs la double culture est proclamée comme une richesse
et on essaie de la vivre dans des projets professionnels au Portugal si
possible, favorisé par l'Union européenne (Erasmus pendant
les études) ; Mais ici intervient le vieux thème du retour.
" Retourner au Portugal ", telle est la formule magique pour
ces jeunes qui n'ont jamais fait le voyage aller
Ils mobilisent la
bi-nationalité (beaucoup ont encore la nationalité portugaise),
la bi-résidence, le bilinguisme.
2. Les jeunes Portugais et la mémoire de la migration
L'histoire des immigrés portugais en France renvoie au silence.
Celui-ci est d'abord lié à la volonté des intéressé
de la taire. Nul désir d'entretenir une mémoire, au contraire.
M-C Volovitch a rappelé les difficultés rencontrés
par les jeunes qui avaient cherché à reconstituer en 1993
l'histoire du bidonville de Champigny. Plus récemment, le filme
de José Viera (déjà organisateur d'une expo contestée
en 1989), " La photo déchirée " tente de faire
le récit de la migration a salto.
Lors de sa projection en présence de nombreux jeunes d'origine
portugaise, il a suscité de nombreuses réactions. Pour les
Luso-descendants qui cultivent la " distinction " sur le mode
culturel, cette compassion sur le passé n'a plus lieu d'être.
En réaction, certains insistent sur la nécessité
de ne pas renier les origines immigrées : cela renvoie à
des origines sociales ouvrières populaires. Le terme de Luso-descendants
est rejeté pour cela.
Quelques jeunes font des recherches généalogiques, l'idée
de devoir de mémoire est forte chez certains qui se lancent dans
des travaux universitaires sur l'immigration ou l'histoire politique.
Ici besoin de mémoire est besoin d'histoire.
Irène a évoqué un groupe de rappeurs fanco-portugais,
La Harisa, dont le langage, très radical (comme il se doit), fait
référence à l'expérience de l'immigrant et
se donne une tonalité très nationaliste. Cette dimension
est l'objet de critiques, mais le succès commercial est réel.

3. La place de l'immigration portugaise dans la mémoire des deux
nations
Au Portugal, l'émigration est intégrée à
l'histoire nationale en tant que phénomène collectif. Mais
la place faite aux Portugais émigrés est contradictoires.
D'un côté, l'ancien migrant ou l'émigré en
vacance est très présent : des fêtes de l'émigré
sont organisées en été dans toutes les localités.
En même temps, l'émigré est assez méprisé
: on moque son goût ostentatoire, son mauvais maniement du portugais,
il est marqué par les professions dégradantes exercées
dans l'émigration. A l'échelle nationale, cela remet en
question la qualité d'ambassadeur de la culture que l'on voudrait
conférer à l'émigré. A y regarder de plus
près les fêtes sont locales et il y a plutôt un déni
de l'émigré à l'échelle nationale. La presse
nationale s'occupe davantage des menaces d'immigration au Portugal que
des émigrés ! Cela conduit à un décalage dont
les jeunes prennent conscience lorsqu'ils tentent le " retour "
au Portugal.
Toutefois, un intérêt se dessine depuis une décennie
en faveur des Luso-descendants (Secrétariat d'Etat aux communautés
portugaises organise des stages professionnels).
En France, l'intérêt porté aux problèmes suscités
au sein des descendants de l'immigration portugaise. C'est la fameuse
" invisibilité " dont s'affligent les jeunes d'origine
portugaise. Il est vrai qu'en matière de crédits, de construction
nationale autour de l'immigration, les Portugais semblent oubliés.
Ils auraient été oubliés dans le futur projet de
musée de l'immigration !
(Dans un contexte où les immigrés sont devenus visibles,
il perpétuent la tradition chérie par la République
des différences réservées à l'espace privé
!.
L'impact sur la société française du mouvement culturel
des luso-descendants est très faible, encore que Cap Magellan ait
réussi à attirer les foules, et des personnalités
comme Bertrand Delanoë à sa fête intitulée "
Tos mania ".
De la discussion fort intéressante, nous ne retiendrons que deux
choses :
-A nouveau le questionnement autour de l'invisibilité : réelle
ou ressentie ? (sont-ils aussi invisibles ? On peut rappeler la place
des associations folkloriques dans les fêtes municipales
Pourquoi
ce besoin de visibilité quand les Espagnols par exemple s'en sont
très bien passé, sans parler des Italiens ? Quel rôle
accordé au contexte historique (marche des beurs par exemple) ?
-L'intérêt des comparaisons : I. Santi a évoqué
la très forte communauté portugaise du Luxembourg, totalement
invisible, sans désir de retour au pays. Un point à creuser
De
son côté, J-B Pingault, qui travaille à la municipalité
de Cachan a rappelé que chaque année avait lieu un immense
festnos, qui attirait de nombreux jeunes parisiens d'origine bretonne
: identité visible / non visible

Emile
Témime, La mémoire d'un lieu : les Arméniens du camp
d'Oddo
En introduction, Emile Temime s'interroge sur la mémoire de l'immigration
arménienne et sur le rôle de l'historien comme révélateur
de cette mémoire. Le renouveau mémoriel est très
important aujourd'hui dans la communauté arménienne (musée
de Valence, nombreuses célébrations commémoratives).
La nouveauté réside dans la place nouvelle de la mémoire
de l'immigration. Jusque là, les lieux de mémoire (stèles,
monuments, voire noms de rue) commémoraient essentiellement l'événement
fondateur : le génocide de 1915. Ce premier âge commémoratif
remonte aux années 1960. Il est contemporain d'un renouveau nationaliste,
qui s'est traduit à la limite par une brève action terroriste.
Récemment, les historiens sont intervenus, ont interrogé
les gens sur des lieux qui n'existaient plus, ont fait revenir des souvenirs
enfouis à l'occasion de recherches ou de livres (cf. Migrance).
Il a fallu du temps pour voir resurgir cette mémoire interrompue
: lors d'une exposition organisée par les Arméniens à
Marseille, on a vu sortir des photos, puis les témoignages se sont
multipliés (émission organisée par la radio "arménienne").
Des historiens et chercheurs issus de l'immigration arménienne
en France ont entrepris de retrouver le fil continu de cette histoire
et de lui donner un sens.
Á partir de 1923 et jusqu'en 1927, le camp Oddo a été
le principal lieu de regroupement des Arméniens débarqués
à Marseille. Comme le camp du Grand Arénas, à l'autre
bout de la ville, il n'en reste pas de trace visible. Seul un "boulevard
Oddo", dans les " quartiers Nord ", rappelle l'existence
de ce lieu. Les documents d'archives en revanche sont nombreux et témoignent
de ce que furent les réalités quotidiennes dans ce camp,
et de ce qu'avait été l'accueil des Arméniens à
Marseille.
Les premiers arrivés ont parfois été abusés
par des individus qui ont profité de leur désarroi pour
les rançonner, les dirigeant vers des hôtels meublés,
où ils vont s'entasser parfois à dix dans une pièce
etc. Le rejet des Arméniens est quasi-général, qu'il
s'agisse des autorités préfectorales ou municipales ("redoutable
courant d'immigration des peuples d'Orient
la variole le typhus,
la peste sont en route vers chez nous"), des employeurs (main d'uvre
peu recherchée, "peu apte aux travaux des champs, attitude
à peu près exclusivement commerciale" -alors que plus
de la moitié sont des paysans) et plus généralement
de la population qui craint " l'invasion " de ces malheureux.
Les autorités ont été dépassées par
la soudaineté de l'arrivée de milliers de personnes dénuées
de toutes ressources, et qu'il fallait bien abriter.
On va donc s'en remettre à l'idée peu coûteuse des
camps. On en ouvre trois. Les baraques du camp Victor Hugo, près
de la gare, accueillent surtout des Russes. On en trouve encore la trace
dans les années trente. Celui de Sainte-Marthe disparaîtra
après la Seconde Guerre mondiale, laissant place à un bidonville
comparable à celui de Nanterre. Le camp Oddo abritera pendant quelques
années les seuls Arméniens.
Les sources permettent de suivre son évolution : il comporte suivant
les périodes, de 28 à 40 baraques (certaines insalubres),
avec une baraque pour les sanitaires. A l'intérieur des baraques,
dans les premiers temps, seule une couverture isole les familles les unes
des autres. Le matériel (matelas, couchettes etc), ne s'améliorera
qu'en 1924, un an après l'ouverture du camp. Celui-ci est prévu
pour 900 à 1200 personnes, il en contiendra jusqu'à 3000.
L'autorité militaire est chargée au départ des soins
et de l'encadrement. Des cartes d'identité spécifiques sont
crées pour permettre les contrôles d'entrées et de
sorties.
Regardant le camp comme un lieu d'accueil provisoire, les autorités
françaises refusent tout investissement coûteux. Les divers
services doivent être payés : ils le sont par la minorité
d'Arméniens en état de travailler (pas plus de 400 personnes
: nombreux malades, enfants parfois orphelins). L'assistance de la Croix-Rouge
arménienne et de l'Alliance française sont indispensables
pour faire face aux premières arrivées. L'année la
plus dure fut la première. A la fin de 1924, la situation est devenue
plus vivable. Les réfugiés se sont organisés et sont
responsables de l'administration du camp. L'hygiène s'est améliorée.
Le nombre d'individus hébergés va progressivement diminuer.
La noria est importante et les familles se succèdent, mais certaines
familles y restent des années. Le camp durera jusqu'en 1928.

Or, non seulement, le camp a disparu des mémoires (des immigrés
comme des Marseillais), mais pour les Arméniens, la mémoire
du mauvais accueil a été gommée. Mieux, elle a fait
place à une légende dorée : la communauté
arménienne a été bien accueillie en France.
Pour le premier point, la disparition du camp a entraîné
la disparition de la mémoire : les Marseillais se sont empressés
d'oublier ce qui était considéré comme le chancre
de la ville (les camps provisoires, las taudis et les bidonvilles qui
existent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale jusque dans le centre
de la ville).
Pour le second, les relectures de l'histoire ont plusieurs causes. D'abord,
bien des témoins ont été dispersés ou ont
disparu. Beaucoup de réfugiés ont été recrutés
dans les usines textiles ou autres usines du Rhône. Dans les quartiers
ouvriers, la mémoire de l'usine a marginalisé celle des
premiers temps (femmes vivant dans l'usine, comme au XIXe siècle).
Ensuite, beaucoup de témoins étaient enfants dans le camp.
Or, des efforts assez importants et rapides ont été réalisés
pour eux : on les a scolarisés, des instituteurs volontaires, arméniens
et français se sont occupés d'eux. Enfin, le contexte d'emploi
facile des années vingt a souvent permis de sortir assez vite du
camp et autorisé une amélioration des conditions de vie.
Les réussites sociales de certaines familles ont fait oublier la
misère des premiers temps. Les modestes success stories que l'on
se raconte aujourd'hui ont pu y trouver un point de départ.
A cela s'ajoute pour les Arméniens, cette spécificité
de la référence au génocide, seul grand malheur absolu,
fondateur de la communauté.
Etudier la mémoire, c'est étudier à la fois l'oubli
et l'imaginaire. on retrouve avec le camp Oddo, un souvenir assez proche
de celui du grand Arénas pour les Juifs d'Afrique du Nord après
1945: un moment difficile de l'exode, mais une étape provisoire,
l'idée d'une misère profonde, mais qui est en même
temps un passage vers la terre promise, vers du "mieux" (en
France ou aux Etats-Unis pour les Arméniens). On retrouve le besoin
de se reconstituer une histoire avec des souvenirs terribles et des moments
rêvés. Le souvenir du génocide domine l'ensemble,
comme celui de l'holocauste pour les Juifs et il est porté par
les générations suivantes, qui n'ont pas vécu l'événement.
La discussion a beaucoup porté sur le parallélisme de la
construction communautaire autour de la mémoire du génocide
chez les Juifs et les Arméniens, et sur le rôle du "
modèle juif " qui a conduit à un renforcement du lien
communautaire autour de la victimisation. Devant le danger d'effacement
des attaches identitaires, certains représentants de la deuxième
ou troisième génération ont éprouvé
le besoin de donner une publicité à leur identité,
en réactivant l'antagonisme antiturc. Il s'en suit qu'aujourd'hui
encore, il y a confusion entre mémoire collective et mémoire
individuelle. Les associations (très actives en milieu arménien)
jouent encore un grand rôle dans la transmission de la mémoire.
L'histoire retrouvée du camp Oddo est en partie intégrée
par elles dans la mémoire collective. En même temps, l'intervention
de l'historien a suscité une dimension nouvelle, dessiné
d'autres contours de la mémoire.

Omar
Carlier, Mémoire et migrances algériennes entre les deux
rives: des mémoires en attente d'historien
Omar Carlier se présente plutôt comme un spécialiste
de l'histoire politique que de l'histoire sociale des Algériens
émigrés en France (il a travaillé sur la genèse
du nationalisme algérien, avec la première Etoîle
Nord-Africaine, à Paris en 1926). Son approche se veut plus anthropologique
que quantitative et sa connaissance des émigrés s'appuie
sur une grande quantité d'entretiens; enfin, ces entretiens ont
été surtout réalisés en Algérie, où
il a fait l'essentiel de sa carrière. En Algérie, on voit
commencer en 1972 un questionnement sur la mémoire. Il prend alors
la forme d'un conflit de légitimation, de problèmes des
origines. Mais cela permet le développement de témoignages
repris par la presse, la photo, la littérature, c'est-à-dire
le début d'une mémoire de l'écrit. En même
temps, impossible d'utiliser le magnétophone sous le régime
Boumédienne, les gens avaient peur de parler.
L'exposé va s'organiser autour de trois approches de l'histoire
de la mémoire :
-Les lieux de mémoire (Pierre Nora), notion qui ouvre sur une analyse
du mémorisé à travers les lieux matériels
et symboliques
-Les cadres sociaux de la mémoire (Maurice Halbwachs, 1925) : la
mémoire collective est le produit d'une création de groupe
au sein duquel des passeurs organisent les processus de transmission.
Ici se pose la question du mémorisant
-Les fables de la mémoire (Lucette Valensi) analyse de façon
pionnière l'imaginaire, les mythes, le défi de la mémoire
: le mémorable
Le mémorisé mobilise toute une mémoire "à
ras du sol", essentiellement familiale. Celle-ci est jalonnée
de lieux. Les souvenirs sont recueillis dans le berceau de départ
. Le récit de la migration (El Ghorba) remonte loin, on ne sait
plus vraiment qui était le premier. Certains sont partis dès
1905-1906.
Lieux de l'errance : Tizi-Ouzou, le train, Alger, le bateau. A partir
de l'entre-deux-guerres, Alger ou Bougie. Arrivée à Marseille
ou Sète, puis montée à Lyon, Paris, parfois jusqu'au
Nord-Est (cf Kateb Yacine : Le polygône étoîlé).
Récits de l'errance, trahison de l'absent, sorti du monde-au sens
divin-(El Hijra).
La ville, lieu de l'immigration : Paris, la banlieue ouvrière.
La mémoire s'arrête sur le chantier, le lieu de travail,
mais davantage sur l'hôtel, la résidence et surtout : le
café, lieu majeur qui concentre le passage du village à
la ville. Le glissement peut se faire du territoire communautaire au territoire
militant : salle syndicale, salle des fêtes prêtées
par les municipalités communistes
Mais pour l'essentiel, ces
lieux de la migration sont associés aux signes de l'altérité
: la langue, la grande majorité étant analphabète
(toute petite formation en français pôur certains), le costume
(mais le bleu de travail est progressivement incorporé), le statut
: l'émigré devient en France le bicot, le Nordaf, seuls
les anciens tirailleurs ont une image moins négative.
Une mémoire simple, mais avec des confusions (anciens, ancêtres,
discours des présents sur les absents ; confusion travailleurs,
tirailleurs) et des silences (pas de discours sur la mixité, sauf
parfois des femmes qui évoquent la "hantise de la Française").
Quelques moments mémorables charpentent les souvenirs : la Première
Guerre mondiale, le Front populaire (mais le Front populaire a trahi),
la Seconde Guerre mondiale, la guerre d'indépendance, à
la fois héroïque et coupable (luttes MNA/FLN), enfin le flou
des années 70.
Cette mémoire de proximité, plus personnelle, est dominée
par la question de la vie et de la mort, les liens avec les parents, la
hantise de mourir loin. Est souvent évoquée aussi la vie
au jour le jour, le recours à l'usurier.

La mémoire collective renvoie aux effets mémorisants de
quelques acteurs et des vecteurs qu'ils utilisent.
Les premiers acteurs viennent du cadre villageois : hommes et femmes qui
racontent le village d'autrefois, les expériences vécues
et transmettent les légendes. Il s'agit du passé lointain
(années 20-40), quand le village n'avait pas l'eau, pas d'école
etc. Vient ensuite la mémoire politique (années 40-50),
mémoire de parti, mais transmise oralement aussi, par les vieux
du village. S'y ajoutent des brochures, des journaux militants. Des éléments
de rituel : naissance du PPA le 11 mars 1937, à Nanterre. Commémoration
qui s'est développée avec la prise en compte officielle
de l'histoire de l'émigration. Le troisième grand acteur
est l'Etat : mémoire institutionnelle et instituante du parti-Etat.
Toutefois, l'émigration ne s'intègre pas vraiment à
la grande liturgie de la République algérienne, alors que
la mémoire officielle sont diffusée par l'Amicale des Algériens
de France, bras armé du gouvernement algérien. Plus récemment,
une mémoire générationnelle et associative s'est
construite entre la France et l'Algérie autour des enfants des
immigrés : marche des Beurs, effervescence associative. Comblent
le vide du silence des parents ? Une réalité, mais le silence
des parents n'est ni total, ni absolu.
Les vecteurs (outre les institutions de la mémoire officielle)
sont d'abord la parole et le chant : la tradition du poète conteur
(éloquence du Chaïr) s'applique à la geste des migrants,
avec des formes différentes selon le sexe. La chanson apparaît
comme un produit de la migration (marché du disque, du gramophone
dès les années trente). Après la 2e GM, les chanteurs
restent en France et ont une production considérable. Puis, entre
littérature et sciences sociales, se développe une mémoire
de l'écrit : mémoires (Messali Hadj), romans (E. Ferraoun,
Les chemins qui montent, Jours de Kabylie), puis les uvres de jeunes
Français d'origine maghrébine (Malek Chiban, Hexagone, 1993).
Dans le mémorable se mêlent les silences et les fables
de la mémoire. Les trous de mémoire sont considérables.
Enjeux conflictuels et politiques (cf. ci-dessus. Les étudiants
sont les seuls à en parler). Flous dans l'identité algérienne/musulmane:
"nous les Musulmans", il n'est jamais question des Tunisiens
et des Marocains, moins encore des Juifs maghrébins. Tabous : sexe,
politique (origines communistes refoulées, histoire messaliste
ne se libère que timidement à la fin des années Chadli).
Curieusement, l'amnésie dont parle Benjamin Stora, réelle,
fonctionne avec l'hypermnésie : obsession de la mémoire,
passion des origines, discours légitimant le passé. 3e crise
actuelle : amnésie kabyle qui produit un discours fabulé
sur sa propre identité.
Une mémoire légendaire s'est construite a contrario autour
de la naissance de l'ENA, moment mythique autour du père fondateur.
Au-delà, la place de Renault comme lieu mythique témoigne
de la contamination de la mémoire messaliste par la mémoire
ouvrière, avec ses références à la salle Wagram,
la Grange aux Belles, la Mutualité. En face, les lieux maudits,
la rue Lecomte, siège de la Brigade Nord-Africaine.
Conclusion : combinaison des formes diverses des mémoires collectives,
individuelles et familiales, sur lesquelles pèse le poids d'une
histoire encore vivante aux contraintes lourdes, sur chaque rive et entre
les deux rives. Cette mémoire complexe et en morceaux attend les
historiens qui pourront aider à une construction moins arbitraire
et douloureuse.

Altan
Gökalp : L'identité et la mémoire des Turcs en Europe
En tant qu'anthropologue, Altan Gökapl fait appel à la mémoire
des gens. Des problèmes méthodologiques se posent pour utiliser
cette mémoire. L'exposé se propose de donner un certain
nombre de clés historiques et culturelles qui permettent de comprendre
comment se voient les Turcs émigrés en Europe occidentale.
Emigration, non-lieu de mémoire
Les Turcs n'ont pas la notion de l'espace, au sens où nous l'entendons.
Avant les années soixante, la Turquie semblait un pays de sédentaires.
Bien que nomades à l'origine, la tradition valorise le sédentaire
Jusqu'en 1950, les communications ne permettaient guère de s'éloigner.
Avec la construction des premières routes, on s'est mis à
prendre l'autobus. Mais avec l'avion, les émigrés turcs
se trouvent projetés en 2-3 heures dans un monde totalement différent.
La Turquie est un petit pays issu de l'Empire ottoman, et c'est un pays
d'immigrants (63 groupes ethno-linguistiques), parmi lesquels 10 millions
de Balkaniques. Semble un melting pot assez réussi grâce
à la politique volontaire du kémalisme, visant à
l'oblitération absolue du passé ottoman.
Première ligne d'oubli : la langue. Le turc parlé aujourd'hui
a été construit à partir de 1920 (sur la base du
turc du VIIe siècle, complètement différent de l'ottoman,
assez proche de la langue parlée par les paysans et les nomades).
Construction de la nation autour de la langue (Herder). En outre l'abandon
de l'alphabet arabe a facilité l'alphabétisation (alphabet
latin). Suppose une rupture avec un environnement culturel d'une richesse
énorme (55 millions de pièces d'archives de l'Empire ottoman
sont ainsi conservées jalousement par les Turcs, mais inexploitées).
Deuxième ligne d'oubli : la religion. En 1923, Ataturk abolit
le califat. Les institutions qui transmettent le savoir religieux ont
disparu (y compris celles qui pouvaient transmettre la mémoire
du génocide arménien), c'est l'Etat qui gère la religion.
Les Kurdes ont été totalement intégrés à
la vie de la Turquie, les associations communautaires n'existent pas en
Turquie. Les immigrés des années soixante ont vécu
dans un bain d'amnésie culturelle et historique total. En Allemagne
l'idée de faire un mémorial de l'immigration a fait un "flop"
complet.
Enfin, la tradition de l'Islam ne favorise pas le souvenir individuel
ou familial : pas de sujet, pas de sacralité de l'individu ( l'homme
n'est pas imago Dei). L'identité est collective. L'immigré
à qui on demande une histoire de vie fait une histoire personnelle,
mais les Turcs sortent une histoire d'épopée, où
l'on retrouve la tradition ethnique (Pour comprendre l'âme turque,
A.Gökalp conseille le livre qu'il a traduit avec Louis Bazin, sorte
de " Chanson de Roland " des Turcs, Le livre de Dede Korkut,
NRF, 1998).
Dès lors, on peut émettre l'hypothèse que l'absence
de mémoire de l'immigration est liée au fait qu'il n'y a
pas matière à épopée (à la différence
de ce qu'on retrouve chez Elia Kazan, L'arrangement). 1er choc culturel
: l'Europe renvoie l'image dégradée de l'identité
turque à ceux qui arrivent porteurs d'illusions, avec leur fierté
identitaire :liquidation rapide de l'héritage. 2e choc ; être
confondus avec les Arabes. Tradition d'hostilité : lâcheurs
dans le passé (Lawrence d'Arabie). Toujours grande hostilité
(aux Palestiniens par exemple). Lors d'une enquête réalisée
en France sur les peuples aimés ou détestés par les
Turcs, les Algériens, Marocains, Tunisiens sont parmi les plus
détestés, les Français sont plutôt bien vus,
à l'exception des Antillais, assimilés à l'autorité
répressive.

Une nouvelle organisation de l'espace de référence dans
l'immigration
L'immigration a introduit une dimension spatiale nouvelle. Idée
d'éloignement douloureux, même mot que les Arabes "Ghorba".
Traditionnellement, l'espace turc s'organise selon un mode particulier
"déictique", soit un positionnement autour de cinq pôles
(N, E, O, S), mais aussi le centre, projection du milieu du ciel (cf textes
diplomatiques : moi, le Sultan, ombre de Dieu sur la terre- héresie
pour l'islam, vinet de la tradition antérieure- et épée
de l'Islam). L'espace est ainsi défini par rapport à l'homme
et suppose que l'intérêt n'est pas de s'installer, mais de
conquérir et d'avancer. Une définition de l'espace du même
type que celui de la marine de guerre (fleet imbeing).
Pour l'immigration en Europe, idée qu'il n'y a pas un lieu d'installation,
mais un territoire dans lequel on circule librement : la carte de l'émigration
turque se superpose à la "banane bleue" et la publicité
se réfère à cet espace. Se retrouvent ainsi projetés
dans un monde nouveau sans limites nationales, dans une sorte de retour
au nomadisme. Constitution d'une sorte de diaspora, avec une identié
émergente depuis quelques années. Et avec certaines difficultés,
comme le problème de la gestion de la mort : revendication de lieux
pour la mémoire carrés musulmans, lieux pour les rituels
de l'Aïd.
Deux grandes nouveautés sur le plan spatial et de la mémoire
: cette nouvelle dimension de diaspora et la question de transnationalité
: celle-ci est menacée par les barrières de l'espace Shengen.
[Il est resté peu de temps pour les questions. On retiendra une
réponse à la question de l'organisation de la communauté
turque en France : pas de communauté, mais une société
turque, organisée en associations. Un Turc ne vit pas seul, il
doit être membre de quelque chose. En France, plusieurs types d'associations
:
-kémalistes laïques. 220 enseignants dans les ELCO. Prosélytisme
religieux interdit. Mais idôlatrie spontanée d'Ataturk, préparation
fêtes nationales etc
-extrême-droite : "loups gris", néo ottomanisme,
ont pignon sur rue en France
-islamistes : en gros deux tendances, les réformistes qui veulent
moderniser l'Islam et les fondamentalistes qui veulent islamiser le modernisme.
-les Alevi, adorateurs d'Ali, de confession chiite, mais différent
du chiisme iranien.]
Marie-Claude
Blanc-Chaléard : Réunion de rentrée 2003-2004
Lors de sa réunion de rentrée, jeudi 13 novembre, le groupe
" Histoire et mémoire de l'immigration " s'est principalement
attaché à définir de nouvelles modalités de
fonctionnement induites par le choix de travailler pendant deux ans autour
du thème des ressemblances / différences et éventuels
rapports croisés entre migrants italiens, espagnols et portugais
en France. Vu qu'à ce jour, aucun travail comparatif de ce genre
n'a été effectué, il nous a semblé pertinent
de commencer à " défricher le terrain " lors de
séances de travail consacrées à des thèmes
ayant concerné les trois migrations.
Plutôt que de faire appel à un seul intervenant, comme lors
du séminaire de l'an passé, nous avons fait le choix de
la "polyphonie" et de l'échange d'idées. Ainsi,
après que deux ou trois personnes aient introduit la question à
partir de leurs propres recherches, l'idée est que l'ensemble des
participants, à travers des questions et des remarques permettent
l'élaboration en commun de différentes hypothèses,
l'idée étant d'enregistrer le tout pour en faire une synthèse.
Pour chaque séance, outre les animateurs habituels, (dont plusieurs
membres du groupe "Péninsule ibérique"), nous
avons prévu de faire appel à des doctorants ou à
des chercheurs ayant travaillé sur la question concernée
afin d'enrichir les échanges.
Les thèmes retenus pour les deux premières réunions
ont été:
- Jeudi 8 janvier: "Installation, intégration et échanges
entre les
communautés italienne, espagnole et portugaise en banlieue."
Introductions: M.-Cl. Blanc-Chaléard, N. Lillo, M.-Ch. Volovitch-Tavares.
- Jeudi 11 mars: "Réseaux de solidarité et d¹entraide
des migrants: mutuelles, missions catholiques, etc."
Introductions: Phryné Pigenet, M.-Ch. Volovitch-Tavares
- Jeudi 1er avril: Eglise et pratiques religieuses
- Jeudi 3 juin: Les femmes dans l'immigration
Marie-Claude
Blanc-Chaléard : Les Italiens en banlieue parisienne (séance
du 8 janvier 2004)
A.Trois âges d'installation en banlieue
-de la fin du XIXe siècle à la première
guerre mondiale, immigration très prolétaire : migrants
employés dans les carrières (gypse à Argenteuil,
calcaire du plateau d'Avron à Montreuil etc), les usines (Saint-Denis,
Aubervilliers, les plus grosses concentrations d'Italiens fin XIXe), soit
journaliers dans la construction (maçons de Nogent).
La mobilité est extrême, les formes d'installation provisoires
(et précaires) dominent. Mais des filières s'organisent
(Nogent, Argenteuil) créant des chaînes migratoires associant
mobilité (intégrant les migrations de femmes) et construction
d'un territoire (commerce, logement, entreprises : Nogent).
-Entre-deux-guerres, l'explosion : la banlieue, surtout dans la partie
Nord et Est (étendues Seine et Oise et Seine et Marne), devient
l'espace d'installation privilégié, dépassant Paris-ville.
Double mouvement : a) nouveaux venus qui soit rejoignent les communautés
existantes, soit trouvent hors de Paris des espaces ouverts bon marché
où prospèrent autoconstruction et habitat spontané.
b) " anciens " de Paris qui cherchent à s'installer plus
au large et moins cher (ex : de La Villette à La Courneuve) : les
Italiens sont les étrangers les plus nombreux parmi les "
lotis " de l'époque. Grand afflux, mêlé, avec
beaucoup de familles, une composante antifasciste importante mais en noyaux
dispersés dans un ensemble " qui ne fait pas de politique
". La question de l'installation définitive se pose vite (crise
des années trente etc). Les Italiens sont assez nombreux à
l'époque pour organiser une vie culturelle qui marque la banlieue
(bals, pèlerinage N-D des Anges, participation à l'action
politique, image des travailleurs du bâtiment).
-Années 1945-65, âge de l'immigration contractuelle (ONI,
recrutement plus méridional) et des HLM : bâtiment comme
secteur d'emploi quasi exclusif pour les Italiens, nombreuses entreprises
italiennes : rôle phare des Trnasalpins dans cette grande époque
du béton banlieusard. Beaucoup de nouveaux maçons retournent
en Italie, émigreront en Allemagne ou ailleurs. Ceux qui s'installent,
isolés ou en petits regroupements, rejoignent les générations
précédentes dans le goût du pavillonnaire, construisent
des rues nouvelles, toujours en banlieue est (93 et 94), mais d'un standing
très supérieur aux bicoques d'entre-deux-guerres, que les
moins fortunés essaient d'améliorer. Les communautés
anciennes tendent à se disperser (Nogent), conservant souvent des
liens symboliques (naissance d'associations d'originaires : l'ASPAPI en
1972) ou politiques, notamment dans les communes de banlieue rouge (Fontenay
s/s Bois, Nanterre).
B. Remarques sur les modes d'installation, la construction des identités
et les relations avec les autres migrations.
-Modes d'installation sont d'une extrême variété
: âge, forme urbaine, diffusion ou noyaux communautaires, différences
politiques etc
Le modèle majoritaire est plutôt familial
avec des micro-regroupements durables sur cette base, plutôt porté
au logement individuel : de la baraque de la zone à la belle villa
des sixties (laquelle contraste avec le déferlement des bidonvilles
et l'entrée massive des Français en habitat collectif),
les Italiens ont souvent fait de nécessité vertu et ont
trouvé dans ce mode d'installation la liberté de choisir
leur espace, d'organiser leur territoire (inconfortable, mais " à
la campagne "), puis de le transformer lorsqu'ils ont été
servis par la bonne conjoncture (trente glorieuses). Dans tous les sens
du terme, l'appropriation a favorisé l'enracinement en banlieue,
après les habitudes prises au sein du " sas " communautaire.
D'une façon général, cette vie communautaire a été
plus intense et prolongée qu'en centre-ville.
-La variété se retrouve dans la définition des identités.
Les liens avec l'Italie ont été maintenus de façon
très diverse. Ils sont en général plus forts que
ne le laisse imaginer l'assimilation qui se lit derrière la disparition
des communautés visibles. Ils sont très forts pour les communautés
anciennes comme Nogent, d'autres soutenues par des associations datant
d'entre deux guerres comme la fratellanza Reggiana (Argenteuil) ou pour
ceux qui sont arrivés depuis 1945 (Valle del Verde, Frioulans de
Noisy le Grand). C'est plus irrégulier pour les migrants venus
en ordre dispersés, notamment dans l'entre deux guerres. Le milieu
banlieusard a joué aussi différemment dans la construction
identitaire : adhésion à l'image de Nogent " Eldorado
des bords de Marne " pour les uns, participation aux luttes ouvrières
et antifascistes (guerre d'Espagne) pour les autres, simples accompagnement
de l'évolution de la société ouvrière française
pour le plus grand nombre : le mouvement des Italiens vers la banlieue
a accompagné celui des Français du XIXe siècle aux
années 1960. La différence qui pointe alors (le pavillonaire
plutôt que le HLM) se retrouve dans l'identité professionnelle,
où la figure du petit entrepreneur du bâtiment, du chef de
chantier et de l'héritier du maçon en général
sont des marqueurs importants pour les familles italo-bnalieusardes.
-Les relations avec les autres migrations sont occultées dans les
mémoires par les liens communautaires d'une part, et de l'autre
par le poids de la xénophobie, des difficultés de l'intégration
qui donnent une place démesurée aux liens avec les Français.
Le plus souvent, les Italiens avaient des contacts avec d'autres étrangers
(communes industrielles, lieux de vie partagés avec les autres
populations reléguées). Ils en parlent peu. Les choses deviennent
plus lisibles après 1945, où les ouvriers italiens font
peu à peu place aux Portugais et Algériens dans les entreprises
italiennes du bâtiment et où les militants syndicaux rencontrent
des Espagnols plus nombreux (un ancien syndicaliste espagnol interviewé
à Montreuil trouvait les Italiens beaucoup plus repliés
sur eux-mêmes que les Espagnols). A partir des années cinquante,
les " patronages " syndicaux, ACLI pour la démocratie
Chrétienne, INCA pour la CGIL, encadrent davantage les ouvriers
transalpins. Les recherches sont encore embryonnaires sur ce terrain.

Natacha
Lillo : Relations entre colonie espagnole et italienne à la Petite
Espagne de la Plaine Saint-Denis 1920-1950 (séance
du 8 janvier 2004)
Le quartier dénommé " Petite Espagne
" par les riverains dès le tout début des années
1920 est né à la Plaine Saint-Denis durant la Première
Guerre mondiale (la quasi totalité des impasses et passages le
composant n'étaient pas mentionnées dans les registres nominatifs
de recensements de 1911), à l'est du Pont-de-Soissons, entre les
rues du Landy et de la Justice, dans les interstices du tissu industriel
- nombreuses usines métallurgiques à Saint-Denis, manufactures
chimiques à Aubervilliers. Il s'agissait de baraques en auto-construction
(bois parpaing de mâchefer, carreaux de plâtre, etc.), édifiées
à la va-vite sur des terrains appartenant à des maraîchers.
Alors qu'en 1911, la commune de Saint-Denis ne comptait que 265 résidents
espagnols contre 950 Belges et 1 250 Italiens, à partir de 1915,
la population espagnole a commencé à croître de manière
très rapide car de nombreux journaliers agricoles issus des provinces
pauvres de Vieille Castille et surtout d'Estrémadure vinrent travailler
comme manuvre dans l'industrie de guerre pendant le conflit. Après
des retours au pays, fin 1918, beaucoup reprirent le chemin de la Plaine
dès 1919 à cause de la grave crise agricole qui touchait
alors l'Espagne., Avec 1 427 membres en 1921, 2 639 en 1926 et 3 423 en
1931, la colonie espagnole était la plus importante de la ville
dans l'entre-deux-guerres, devançant l'italienne. Les Espagnols
vivaient essentiellement dans des îlots très localisés
: la Petite Espagne au premier chef, puis les lotissements en auto-construction
du Franc-Moisin, du Cornillon et de Pleyel.
I Différences et similitudes entre les colonies espagnole et italienne
Afin de comparer les caractéristiques propres des colonies espagnole
et italienne et celle des habitants français de la Petite Espagne,
nous avons élaboré un échantillon à partir
des 250 foyers français et des 131 foyers italiens recensés
en 1931 - à l'époque ces mêmes voies abritaient 376
foyers espagnols.
On remarque tout d'abord une différence en matière de moyenne
d'habitants au sein d'un foyer : 3,8 pour les Espagnols ; 2,7 pour les
Français ; 2,5 pour les Italiens. Cela s'explique notamment par
le fait que l'immigration espagnole était nettement plus familiale
que l'italienne, qui comptait de nombreux hommes seuls. Ainsi, 79 % des
Espagnols vivaient en couple contre 54 % des Italiens. Par ailleurs, le
nombre des couples mixtes au sein de la colonie italienne (56 %) était
nettement plus important que dans l'espagnole (17 %), sans doute à
cause de l'antériorité de la migration et du nombre élevé
de célibataires.
Le nombre des enfants par foyer était nettement plus élevé
chez les Espagnols qui, pour beaucoup, n'en étaient qu'à
la deuxième phase de la transition démographique - la mortalité
infantile, très élevée dans les villages d'origine,
avait rapidement décru grâce aux meilleures conditions sanitaires
de la banlieue nord, même si les migrants vivaient dans des conditions
très précaires. Ainsi 17,5 % des couples espagnols ne comptait
aucun enfant ; 30,5 %, un seul ; 24 % deux ; 21 % trois ; 11,5 % quatre
; 8 % cinq ; 5 % six et plus. En revanche, 22,5 % des couples formés
par au moins un Italien ne comptait aucun enfant ; 45 % un seul enfant
; 31 % deux enfants ; 17 % trois ; 5 % quatre ; aucune de cinq enfants
en plus. Ainsi, alors que 45,5 % des familles espagnoles comptaient au
moins trois enfants, ce taux n'était que deux 22 % dans la colonie
italienne. Ce phénomène peut s'expliquer par une adaptation
plus rapide aux murs démographiques du pays d'accueil et
par le nombre élevé des couples mixtes, les épouses
françaises alignant leur fécondité sur celle de leurs
compatriotes (à cette même date, seulement 9,5 % des foyers
français de la Petite Espagne comptaient trois enfants et plus).
En termes de positionnement sur le marché du travail, les Français
apparaissent comme nettement plus qualifiés que les Espagnols avec
39 % de manuvres contre 63 %. Quant au chômage, qui commençait
alors à apparaître dans les industries métallurgique
et chimique de la banlieue nord comme conséquence de la crise de
1929, il frappait déjà plus fortement les Espagnols (13
%) que les nationaux ( 8 %). En revanche, les Italiens de la Petite Espagne
connaissaient des taux de qualification et d'activité plus importants
que les Français : on ne comptait parmi eux que 30 % de manuvres
et 6 % de chômeurs.
A la différence des Espagnols (40 %) et des Français (37
%), qui travaillaient pour beaucoup dans la grande industrie métallurgique,
les Italiens n'étaient que 15 % dans cette branche contre 25 %
dans le bâtiment (moins de 20 % des Espagnols).
On compte 12 % d'Italiens recensés comme " employés
", soit quatre fois plus que chez les Espagnols, ce qui s'explique
sans doute par une antériorité de la migration.
Le nombre de petits patrons italiens est important (10 %, pour moitié
commerçants, pour moitié artisans) eu égard à
celui de leurs voisins français (4 %) et espagnols (moins de 3
%).
Malgré la probable sous-estimation de l'emploi des femmes, liée
au travail à domicile non déclaré, en 1931, 82 %
des femmes espagnoles étaient enregistrées comme ménagères
pour 74 % des Italiennes (ou Françaises ayant épousé
des Italiens) et 66 % des Françaises.
La meilleure insertion socio-professionnelle des migrants italiens par
rapport aux Espagnols mais également aux Français habitant
la Petite Espagne - ce qui est plus surprenant à première
vue - tient vraisemblablement au fait que les Français du quartier
appartenaient pour beaucoup d'entre eux à des catégories
en voie de déclassement, car il s'agissait d'un espace de relégation,
très mal vu des autres Dyonisiens. A l'inverse, la colonie italienne
semble connaître un net processus d'ascension sociale lié,
parallèle à son dynamisme entrepreneurial. Quant aux Espagnols,
arrivés plus récemment, disposant de très faibles
qualifications (il s'agissait majoritairement d'anciens journaliers agricoles,
souvent analphabètes), ayant souvent à charge des familles
nombreuses, ils devaient se contenter d'assurer la subsistance de leur
famille, souvent dans l'optique d'un retour rapide au pays.
Le fait que les Italiens aient eu accès à des emplois plus
qualifiés, que plus de femmes aient travaillé et surtout
que le nombre d'enfant par famille soit nettement moindre explique qu'ils
aient eu accès à de. meilleures conditions de logement que
les Espagnols. Ainsi, un témoin m'a rapporté : " Impasse
du Chef-de-la-Ville, toutes les maisons étaient d'anciennes baraques
en bois, sauf deux au début de l'impasse qui appartenaient à
des Italiens. " Généralement, les hommes seuls habitaient
les hôtels meublés de la rue du Landy, parfois tenus par
des compatriotes, et les familles dans les baraques des impasses.

II Relations de voisinages en Espagnols et Italiens
Alors qu'il existe plusieurs rapports sur les Espagnols de la Plaine,
nous n'avons rien retrouvé dans les archives de la préfecture
de police ou dans les celles de la Sûreté nationale concernant
la colonie italienne habitant à la Plaine-Saint-Denis. Les mains-courantes
du commissariat de la Plaine entre 1929 et 1939 ne font jamais mention
de bagarres entre Italiens et Espagnols. Néanmoins, selon plusieurs
témoins rencontrés, membres de la deuxième génération
espagnole de l'entre-deux-guerres, des rivalités opposaient les
deux colonies, entre autres à propos du " partage " des
femmes. Les célibataires italiens étant nombreux, les Espagnols
craignaient que leurs surs ou leurs filles s'entichent de l'un d'eux,
car ils semblent avoir eu une réputation de " coureurs de
jupons " dans le quartier. Dans les années 1920, on observe
une forte endogamie chez les primo-migrants espagnols (non seulement entre
nationaux mais y compris entre originaires des mêmes cantons, voire
des mêmes villages) et aucun mariage avec des Italiens. Il faut
attendre 1928 pour assister au premier mariage unissant un Italien et
une Espagnole. En 1931, seulement un Espagnol était marié
à une Italienne (contre 90 unis à des Françaises)
et deux Espagnoles mariées avec des Italiens (contre 17 unies à
des Français). A partir de la fin des années 1930, à
l'occasion de l'arrivée sur le marché matrimonial des jeunes
gens nés ou ayant grandi en France, le nombre des unions mixtes
a nettement augmenté. Ainsi sur 307 mariages religieux célébrés
en France dans les années 1940-1950, 69,5 % des 165 femmes d'origine
espagnole ont épousé un Français ; 21 % un Espagnol
ou descendant d'Espagnols ; 7 % un Italien. Pour leur part, 69,5 % des
142 hommes ont épousé une Française ; 24,5 % une
Espagnole ou descendante d'Espagnols ; 5 % une Italienne (chiffres obtenus
à partir du dépouillement des registres de baptêmes
de la paroisse espagnole de la Plaine). Même si le nombre d'union
avec des Français ou des membres de la colonie espagnole est majoritaire,
la présence des Italiens dans les quartiers ou sur les lieux de
travail transparaît ici.
Par ailleurs, existaient d'autres rivalités, liées cette
fois à la réussite sociale plus nette des Italiens. Ainsi,
alors qu'ils étaient très nettement sous-représentés
par rapport aux Espagnols dans le quartier de la Petite Espagne de la
Plaine-Saint-Denis, ils y contrôlaient à peu près
autant de petits commerces, notamment des épiceries-buvettes. Rue
Bisson, la voie la plus " espagnole " d'Aubervilliers, il y
en avait deux tenues par des Espagnols et une par des Italiens
Chacun
se retrouvait prioritairement dans les bars tenus par ses compatriotes,
les Italiens jouant à la mora à grands cris, les Espagnols
préférant les dominos ou leurs jeux de cartes particuliers.
Néanmoins, à certaines " grandes occasions ",
la fusion s'opérait. Ainsi, dans les années 1950, à
l'occasion des récitals donnés par la chanteuse Rina Ketty
(Sombrero et Mantilles) dans le " bar des Italiens " tenu par
une de ses cousines, à l'angle de la rue de la Justice et de l'impasse
Boise, tous les habitants du quartier affluaient sans distinction d'origine.
Autre différence marquante entre les deux colonies : alors que
les Italiens de Saint-Denis étaient moins nombreux que les Espagnols
dans l'entre-deux-guerres, ils ont été proportionnellement
bien davantage à demander et à obtenir leur naturalisation.
De novembre 1927 à mai 1940, 114 naturalisations d'adultes espagnols
ont été enregistrées, pour 365 d'adultes italiens.
Les chiffres sont du même ordre pour Aubervilliers, où la
colonie italienne fut toujours majoritaire, sauf en 1931 (voir tableaux
ci-dessous) : entre 1927 et 1940, 124 adultes espagnols obtinrent la nationalité
française, contre 732 adultes italiens dans la même période.
Cette disproportion tient vraisemblablement au fait que certains Italiens
étaient installés en banlieue nord, voire en France, depuis
plus longtemps que les Espagnols et que le nombre de couples mixtes était
nettement plus important en leur sein, ce qui représentait une
incitation supplémentaire à la naturalisation. Le fait qu'ils
aient également connu une meilleure insertion sociale en France
donne sans doute aussi une clef.
Si au sein même des quartiers, et notamment à la Petite Espagne,
des tensions pouvaient exister entre les immigrants espagnols et italiens,
en revanche, d'après différents témoignages, ils
faisaient " bloc " à l'extérieur pour défendre
leurs intérêts face aux institutions françaises. Plusieurs
personnes m'ont ainsi rapporté qu'à l'école, quand
ils étaient confrontés à des instituteurs qu'ils
m'ont décrits a posteriori comme " racistes ", les petits
Espagnols et les petits Italiens de la Plaine se serraient les coudes.
Enfin, alors que les quelques rares Portugais qui ont vécu à
Saint-Denis et à Aubervilliers dans l'entre-deux-guerres semblent
avoir fréquenté la paroisse espagnole de la Plaine (célébrations
de baptêmes et de mariages), en revanche on n'y retrouve jamais
la trace d'Italiens, sauf à l'occasion de quelques mariages mixtes.
Fréquentaient-ils un autre lieu de culte ou avaient-ils déjà
adopté les murs sécularisées du prolétariat
français de la banlieue nord ?
Cette rapide comparaison nécessiterait d'être affinée
par un approfondissement de l'utilisation des données concernant
les membres de la colonie italienne de la Plaine (régions d'origine,
mobilité spatiale, etc.) et par des interviews de membres de la
deuxième génération italienne, ce qui permettrait
de confronter leur point de vue à celui des témoins d'origine
espagnole rencontrés.
Annexe
Population étrangère à Saint-Denis dans l'entre-deux-guerres
et pourcentage des Espagnols et des Italiens en son sein
Année Population totale Étrangers Espagnols Italiens
1921 74 516 3 973 5,5 % 1 427 36 % 1 072 27 %
1926 78 875 7 258 9 % 2 639 36 % 2 019 28 %
1931 80 859 8 391 10,5 % 3 423 40,5 % 2 083 25 %
1936 76 932 7 162 9,5 % 2 867 40 % 1 875 26 %
Population étrangère à Aubervilliers dans l'entre-deux-guerres
et pourcentage des Espagnols et des Italiens en son sein
Année Population totale Étrangers Espagnols Italiens
1921 40 632 3 311 8 % 878 26,5 % 1 462 44 %
1926 48 053 8 510 17,5 % 3 171 37 % 3 647 43 %
1931 55 714 10 412 18,5 % 4 348 42 % 3 656 35 %
1936 55 871 5 031 9 % 2 269 45 % 2 499 49 %

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