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La Piancera, Giaveno (Italie), 1931. De gauche à droite : L. Usseglio-Mattiet, Emile Charreyre (émigré en France), Louis Usseglio-Mattiet (émigré aux USA) et Fernand Giai (émigré en France).

Thèmes de recherche
immigration / émigration
exil
intégration
nationalisme
génération

Responsables
Marie-Claude Blanc-Chaléard
Pierre Milza

Contacts
blanc-chaleard@wanadoo.fr

pierre.milza@wanadoo.fr

Centre d'études et de documentation de l'émigration italienne (CEDEI)
http://cedei.univ-paris1.fr/

site CHS (centre d'histoire sociale du XXe siècle, université de Paris1)
http://chs.univ-paris1.fr

site Histoire sociale de l'immigration
http://barthes.ens.fr/clio/

Histoire et mémoire(s) de l'immigration

Migrations d'Europe du sud

Programme 2004-2005 | Programme 2003-2004 | Programme 2002-2003

Le groupe de recherche sur l'immigration a été créé en 2001. Le thème de travail "Histoire et mémoire(s) de l'immigration"
a été défini au cours de quelques séances de réflexion collective.

Si la question des rapports entre histoire et mémoire remue les historiens aujourd'hui, elle est aussi au centre des
recherches sur les constructions identitaires, celles des immigrés et de leurs descendants, ou celle de la France, terre
d'immigration. Il s'agit enfin d'un thème large qui permet de multiples comparaisons. En consultant, sur le site Internet du
Centre d'histoire de Sciences Po, les comptes rendus des séances tour à tour animées par des spécialistes de différents groupes immigrés ou réfugiés, il est, en effet, possible de mesurer la diversité des rapports à l'histoire et à la mémoire, de reconnaître le poids de l'histoire de chaque migration dans cette diversité, mais aussi d’apprécier la variété des approches scientifiques.

Depuis 2003, le groupe " Immigration " s'est engagé dans une réflexion comparative sur l'histoire et la mémoire des trois grandes migrations du Sud de l'Europe en France.
Si, en dépit du décalage dans le temps, on peut imaginer un certain nombre de similitudes dans l'histoire de ces trois immigrations, qui toutes trois ont vu se mêler exil et mouvements du travail, ont constitué ensemble le plus grand apport démographique à la population actuelle de la France et dont les trois Etats d'origine sont aujourd'hui des pays d'immigration au sein de l'Union européenne, les différences sont grandes aussi et l'étude de détail n'a guère été faite. Nous avons abordé lors des années précédentes un certain nombre de thèmes dont on retrouvera la trace sur le site du centre d'histoire de Sciences po.
Le projet comparatif s'inscrit également dans le cadre d'une collaboration avec des collègues historiens espagnols Madrid (Université autonome de Madrid, Fondation Primero de Mayo, CSIC), soutenue financièrement par le programme d'action intégrée " Picasso ". La comparaison tourne autour de quelques interrogations spécifiques : les politiques d'émigration et d'immigration, le travail, les femmes, les associations.

Le programme 2005-2006 n'est pas encore fixé, mais outre des séances de travail avec nos collègues espagnols, nous pensons reprendre les rencontres sur " histoire et mémoire " de ces trois migrations, autour de la projection de films d'époque, en présence des auteurs et de témoins, sur le modèle de ce nous avions proposé l'an passé avec le film de Dominique Dante sur le bidonville de Massy " Lorete et les autres ".



Programme 2004-2005

Militantisme et immigration.
Histoire et mémoire des trente glorieuses.

Les trois immigrations sont concernées à titres divers et selon des
chronologies différentes, par cette dimension essentielle. La situation dans les pays de départ après 1945 maintient, pour des raisons diverses, un haut degré de militantisme dans l'émigration. Dans le pays d¹accueil, le poids des syndicats et du parti communiste dans un contexte de guerre froide, puis la contestation gauchiste font de l'immigration un enjeu important.
Il y a matière à une histoire croisée pour laquelle nous avons choisi trois pistes:
la place du parti communiste, l'espace syndical et les combats autour des bidonvilles, inscrit dans le militantisme post soixante-huitard. Dans le prolongement des années précédentes, il s¹agit de contribuer à l'écriture d'une histoire transversale, en suscitant le débat entre chercheurs et témoins, mais aussi d'interroger la mémoire de ce passé militant et son rôle dans la construction des identités pour nombre d'immigrés, qu'ils soient venus d'Italie, d'Espagne ou du Portugal.
Il nous a semblé plus enrichissant de s'en tenir à un petit nombre de séances, mais d'en allonger la durée pour que des échanges puissent s'organiser.
Nous proposons trois séances, sous forme de table ronde
réunissant chercheurs et témoins, en commençant par la présentation d'un film documentaire.


21 janvier 2005
à partir de 16h00, salle de réunion du 1er étage, 56 rue Jacob 75006 Paris

Les bidonvilles et les enjeux politiques post-68.
Projection du film de Dominique Dante, "Laurete Fonseca et les autres". Le film retrace la lutte des Portugais de Massy, menés par Lorete Fonseca, au moment de l'éradication du bidonville. Le cinéaste, Dominique Dante, fils d'exilés politiques italiens, viendra présenter son film et expliquer les difficultés qu'il a rencontrées pour le faire et pour le diffuser. Ce témoignage pourra être croisé avec les recherches en cours sur l'éradication des bidonvilles et plus précisement sur celui de Massy, où se sont produits
les événements du film (M-C Volovitch-Tavares), pour tenter d'apprécier la place de cette question des bidonvilles dans les combats politiques de l'époque et comprendre sa difficile prise en charge par la mémoire.

10 juin 2005
à partir de 16h30, salle Jean Monnet, au rez-de-chaussée du 56 rue Jacob, 75006 Paris

Les relations entre immigrants "économiques" et exilés communistes italiens, espagnols et portugais en France au long du XXe siècle
La place du parti communiste a été variable, les chronologies et les enjeux différents d'une immigration à l'autre. Dans le contexte français des trente glorieuses où le PCF est puissant dans le monde ouvrier, quelle fut la part du communisme dans l'histoire des communautés et des individus. Une rencontre de spécialistes des trois immigrations et d'éventuels acteurs pourraient s'organiser autour de trois thèmes:
- les communisme immigrés et le PCF
- les immigrés comme enjeu pou le PCF
- la mémoire communiste comme marqueur d'identité
(A.Bechelloni, N.Lillo, P.Pigenet, M-C Volovitch-Tavares, V.Pereira..)

Syndicats et immigrés pendant les trente glorieuses.
Dans l'état encore embryonnaire des recherches actuelles dans ce
domaine, nous pensons qu'il serait fructueux de laisser la parole aux témoins. On envisage de faire appel à d'anciens syndicalistes de l'INCA et des ACLI (Italiens), de la CGT, de la JOC.

Programme 2003-2004

jeudi 13 novembre
21 rue Jacob, 3e étage (interphone Sciences Po), de 17h à 19h

Réunion de rentrée
(voir compte rendu)

mercredi 10 décembre
21 rue Jacob, 3e étage (interphone Sciences Po), de 17h à 19h

8 janvier 2004

Installation, intégration et échanges entre les communautés italienne, espagnole et portugaise en banlieue.
Les Italiens en banlieue parisienne
(M.-C. Blanc-Chaléard)
(voir compte rendu)
Relations entre colonie espagnole et italienne à la Petite Espagne de la Plaine Saint-Denis 1920-1950 (Nathacha Lillo) (voir compte rendu)

Jeudi 11 mars 2004
44, rue du Four, 75006 Paris (salle du sous-sol), de 17h à 19h

Le débat portera sur :
Réseaux de solidarité et d'entraide des migrants : mutuelles, missions catholiques etc.
Introduction : Phryné Pigenet et Marie-Christine Volovitch-Tavares.

Jeudi 1er avril 2004,
17h-19h, salle Goguel, en association avec l'URMIS
(Unité de recherche Migrations et société) de Paris VII

Les pratiques religieuses des Portugais en France. Comparaison avec les expériences espagnole et italienne.

Intervenants : J. da Siva Coutinho, père Sindo
Martin, père Louis Taravella. Discutants : A. de Almeida, M-C Volovitch-Tavares.

Jeudi 3 juin 2004, 17h-19h

Les femmes dans les migrations d'Europe du sud. l'exemple portugais.

Avec la participation de Maria-Engracia Leandro, de l'Institut des sciences sociales de l'université du Minho Gualtar (Portugal).

Programme 2002-2003

12 novembre

Mémoires dans l'immigration portugaise : une recherche ethnographique menée auprès de jeunes Français d'ascendance portugaise
Invitée : Irène Dos Santos (voir compte rendu)

10 décembre

La mémoire d'un lieu : les Arméniens du camp d'Oddo
Séance animée par Emile Témime (voir compte rendu)

21 janvier 2003

Sur la mémoire des Algériens en France
Intervenant : Omar Carlier (voir compte rendu)

25 février 2003

L'identité et la mémoire des Turcs en Europe
Invité : Altan Gökalp (voir compte rendu)

mars 2003

Sur les Italiens de Buenos Aires

Avril 2003

Sur la mémoire des exilés catalans
Invitée : Phryné Pigenet

Mai 2003

Sur les Italiens du Sud Ouest
Intervenante : Laure Teulières
Intervention reportée année 2003-2004

Comptes-rendus

Janine Ponty, L'immigration polonaise entre histoire et mémoire
Judith Rainhorn, Migrants italiens à la Villette et à East Harlem, mémoires comparés.
Irène dos Santos, Mémoires dans l'immigration portugaise , une recherche ethnographique menée auprès de jeunes Français d'ascendance portugaise (12 novembre 2002)
Emile Temime, Le camp d'Oddo, lieu de mémoire des Arméniens (séance du 10 décembre 2002)
Omar Carlier, Mémoire et migrances algériennes entre les deux rives: des mémoires en attente d'historien (séance du 21 janvier 2003)
Altan Gökalp, Les Turcs en Europe : lieux de mémoire, mémoire des lieux (séance du 25 février 2003)
Marie-Claude Blanc-Chaléard : Réunion de rentrée (séance du 13 novembre 2003)
Marie-Claude Blanc-Chaléard : Les Italiens en banlieue parisienne (séance du 8 janvier 2004)

 

 


Janine Ponty, L'immigration portugaise entre histoire et mémoire

A. La séance du 5 mars s'est déroulée, en comité plus réduit que le 15 janvier, autour de l'intervention de Janine Ponty, qui a commencé par apporter deux légères corrections au compte-rendu précédent. C'est en 1972 qu'elle déposa son sujet de thèse sur l'immigration polonaise en France et non pas dans les années soixante, comme il était écrit. Quant aux premiers livres politiques sur l'immigration (Griotteray, etc.), il faut repousser également la date de publication de la fin des années 1970 à 1984 et aux premiers succès du Front national.

B. Janine Ponty présente ensuite un exposé sur ce qu'elle appelle la mémoire actuelle de la "Polonia". Reprenant une citation de Nina Berberova à propos de l'immigration russe à Paris, elle insiste sur le rôle discriminant du moment de l'émigration pour ranger chacun à sa place dans cette mémoire. Trois moments sont à distinguer :
-celui de la Grande Emigration (XIXe siècle, après 1830) = mémoire d'exilés parisiens, qui ne comptent presque plus d'héritiers directs.
-celui de l'immigration du travail d'entre-deux-guerres = mémoire provinciale, portée par les enfants et petits-enfants de l'immigration économique, de loin les plus nombreux (le Nord compte près de la moitié des " Polonais " de France).
-celui des exilés récents, de la 2e guerre mondiale et de la période communiste : nombre relativement faible, mais très soucieux de s'identifier totalement à la Polonia, d'affirmer qu'ils la représentent.

L'exposé s'organise ensuite autour d'une typologie portée par quatre formules :

1. La " mémoire enfouie ". C'est celle du plus grand nombre, des anciens immigrés ou de leurs enfants que l'on va interroger dans les corons ou autres cités ouvrières : Je n'ai rien à dire, j'ai tout oublié. Chez ceux qui sont rentrés en Pologne après 1945, la mémoire s'est mieux conservée, le temps de l'émigration demeurant comme un souvenir que l'on cultive et qu'on évoque volontiers. En France, plusieurs couches d'histoire personnelle et collective ont fait oublier le temps de la polonité vivante. Les associations sont souvent moribondes. Il faut creuser pour aller chercher cette mémoire (cf le livre de Janine Ponty chez Autrement : La mémoire des corons, 1995). La mémoire est passée du côté des goûts et des habitudes inscrites dans le quotidien : la cuisine (pierogi, mot magique qui fait affluer les souvenirs, résistance de la mémoire culinaire), les fleurs, la couette sur le lit. Une manière de récuser la formule courante chez les enfants de migrants : Oh vous savez, je ne me sens pas polonais.

2. La " mémoire occultée " : dans un contexte de Polonais minoritaires, effacés derrière une autre mémoire immigrée dominante. Anecdote significative : lors du colloque, " Lorraine, terre d'accueil et de brassage des populations " (octobre 2000), les maîtres d'œuvre, responsables et organisateurs qui accueillirent conférenciers et auditeurs étaient tous d'origine italienne. Les autres semblaient évacués de l'espace mémoriel officiel. Or, levant le nez dans la rue principale de Longlaville, près de Villerupt, haut-lieu de l'italianité lorraine s'il en est, on voit une plaque portant le nom de l'ancien maire : Bogdan Politanski, fils de Polonais, né en Lorraine en 1924, maire de la commune de 1959 à 1996, donc premier " étranger " à tenir la mairie et ce pendant 40 ans. A part cet hommage, pas un mot n'était dit sur l'ancienne présence polonaise dans les lieux. Or en grattant, les signes de la présence polonaise deviennent nombreux.

3. La "mémoire chrétienne " : " Dieu et la patrie " (Bog i Ojczyzna), formule de ralliement pour les Polonais encadrés par des missions catholiques partout où ils ont émigré de par le monde (USA, Canada, Argentine, Brésil, Australie). Le clergé a tenu la tête de la résistance nationale au XIXe siècle à l'ère des partages, un peu moins pendant l'entre deux guerres, mais de nouveau lors de la lutte contre le communisme. Vecteur important de la mémoire, même si l'efficacité est variable aujourd'hui. D'un côté, dialogue de demi-sourds entre Monseigneur Jez, recteur de la Mission catholique polonaise en France qui fait ses homélies en polonais et ceux auxquels il s'adresse, notamment les enfants du catéchisme qui ne comprennent rien sans traduction ; de l'autre, rôle identitaire de la messe en polonais jusque dans certaines régions reculées comme à Ronchamp en Haute-Saône (à l'occasion du week-end du patrimoine de septembre 2001, eut lieu une grande fête franco-polonaise, avec des manifestations folkloriques et un public de vieilles dames, aussi à l'aise en français que dans la langue polonaise utilisée pour les chants de messe. Une fois par mois, un prêtre de la Mission vient leur dire la messe en polonais avec texte bilingue pour l'homélie).

4. La " mémoire survalorisée " des immigrés parisiens : autour des anciennes institutions parisiennes de la Polonia se retrouvent les rares représentants de la grande Emigration et les représentants beaucoup plus visibles de l'émigration arrivée à partir de 1939, lesquels se désignent comme " la Nouvelle Emigration " (par opposition à la " Vieille Emigration ", celle des travailleurs d'entre-deux-guerres qu'il convient selon eux d'oublier : comment des gens qui ne sont pas issus de la szlachta ou de l'intelligentsia peuvent-ils comprendre ce que signifie être polonais ?). Toutes les strates d'exilés y tiennent leur place, des officiers de l'armée de 1939 aux exilés de Solidarnosc. La plupart sont citoyens français par naturalisation ou par déclaration, mais ils se considèrent toujours comme Polonais, les seuls vrais gardiens de la Polonia, y compris par rapport aux Polonais de Pologne. La survalorisation de la Pologne s'accompagne d'un anti-communisme " archéen ", qui a fait dire récemment à l'un d'eux, après des élections parfaitement démocratiques : Maintenant que la Pologne est redevenue communiste…

En conclusion, Janine Ponty suggère des enjeux de mémoire à venir, en parlant de l'inquiétude des héritiers de l'immigration polonaise quant à leur place dans un éventuel futur Musée de l'immigration. Ils ne veulent pas être confondus avec les autres immigrations.

C. La discussion a permis d'aborder encore d'autres points. Nous ne retenons que les principaux, en invitant celles et ceux qui sont intéressés, à participer aux prochains débats car de nombreuses questions soulevées par cet exposé aussi riche que problématique reviendront dans les séances ultérieures.

1. Le rapport mémoire polonaise / mémoire juive. Deux points intéressants : Janine Ponty oppose la richesse de la production écrite soutenant la mémoire juive et la rareté des écrits d'ouvriers polonais. Par ailleurs, quelle est l'importance de la terre d'origine dans la mémoire des juifs d'origine polonaise ?
2. Comment comprendre le décalage entre la force du maintien identitaire chez les Polonais pendant l'entre-deux-guerres et la " mémoire enfouie " des milieux de l'immigration économique à présent ? Janine Ponty rappelle une chronologie spécifiquement polono-française. Il faut compter avec la guerre froide. Jusque dans les années cinquante, la question du retour resta d'actualité. Il y a d'abord ceux qui ont été attirés par le slogan du régime communiste : maison au pays, travail au pays, venir reconstruire la Pologne socialiste. Autour de 80 000 dont 12 000 mineurs avec des enfants parfois déclarés français. Puis ceux qui crurent à un effondrement du régime : entre 1948 et 1956, l'enseignement du polonais connut son apogée. En 1956, après les événements de Varsovie puis de Hongrie, renoncement. Les fils aînés arrachent à leur père le droit de devenir français.
3. En gros, trois générations. Première génération = les migrants décédés aujourd'hui ont mythifié une Pologne ancienne. Certaines veuves de mineurs ne parlèrent que polonais jusqu'à la fin de leur vie. Les enfants (deuxième génération) se sont battus pour devenir français : les parents n'admettaient que rarement les intermariages…jusqu'en 1968 où le problème fut résolu par l'abandon du mariage pour certains. Après 1956, les mouvements de jeunesse et les écoles polonaises perdirent progressivement des effectifs, même si l'Association de la Jeunesse Catholique Polonaise (KSMP) peut aujourd'hui encore tenir des assises, passablement clairsemées à Vaudricourt, dans le Pas-de-Calais). La troisième génération est plus complexe : soit elle s'identifie difficilement à la culture polonaise (la musique et les gâteaux, répondent des jeunes écoliers à une enquête récente), soit elle retrouve ses racines et cherche à écrire l'histoire des grands-parents, avec le regret de ne pas parler polonais.
4. Cela fait intervenir sans doute une dimension socio-culturelle. La différence sociale est caricaturale pour des oppositions mémorielles entre la noblesse et les ouvriers. Signe que le clivage des nationalités n'est pas seul à prendre en compte.

Irène dos Santos, Mémoires dans l'immigration portugaise , une recherche ethnographique menée auprès de jeunes Français d'ascendance portugaise

Irène dos Santos est intervenue sur " Mémoires dans l'immigration portugaise : une recherche ethnographique menée auprès de jeunes Français d'ascendance portugaise "

La mémoire dont il a été question ce soir-là a quelque chose d'un peu paradoxal. D'une part, l'immigration portugaise est assez récente et la mémoire ne peut remonter très loin dans le temps. D'autre part, le groupe porteur de mémoire auquel elle s'est intéressée est constitué de jeunes qui ne sont pas des immigrés pour beaucoup d'entre eux, certains étant même des petits enfants de migrants. On se trouve bien au cœur de la mémoire-reconstruction et des usages du passé pour des raisons identitaires.

Irène a commencé par présenter sa recherche : elle achève sa thèse d'ethnologie. Le rappel de son travail de DEA éclaire sur ses choix. Elle avait alors étudié un groupe folklorique de banlieue, dans lequel se mêlait plusieurs générations. Les représentations fortes portées par ce groupe étaient une intense idéalisation du Portugal et la prégnance de l'idée de retour. Le travail de thèse est centré sur un autre groupe, sur un autre groupe, notamment de jeunes porteurs d'un discours sur leurs origines, rencontrés dans des espaces collectifs d'affirmation d'une " identité portugaise ". Certains sont impliqués dans des associations créées par eux-mêmes et utilisent parfois le terme de " lusodescendants ", reprenant une dénomination utilisée par l'Etat portugais et par des descendants de migrants du monde entier (luso-brésilens, luso-canadiens ; en Europe on parle uniquement de " lusodescendant " le pays de résidence est absent). Il ne s'agit plus de folklore populaire, mais bien d'un milieu de jeunes étudiants ou diplômés (18-30 ans), plutôt en mobilité sociale ascendante et qui mettent en scène une culture lettrée pour valoriser leur culture d'origine : dimension culturelle mais aussi sociale.
Irène dos Santos, elle-même fille d'un Portugais et d'une Néerlandais, observe la différence dans les relations qui la liait aux deux groupes : longtemps beaucoup de méfiance du côté du groupe folklorique, très vite une demande d'implication personnelle de la part des " Luso-descendants ".
L'intérêt de l'ethnologue pour ce groupe était était d'analyser les liens perpétués et construits avec le Portugal, dans un contexte européen, la production et les usages d'une " identité portugaise " au sein de la société française, en travaillant sur des processus d'identification, de représentation et des rapports sociaux d'altérité.

1. Transmission de la mémoire portugaise et pratiques culturelles

D'un côté, intégration des normes et valeurs de la société française. De l'autre, , un cadre social qui a favorisé la transmission et le maintien d'une conscience culturelle. Dans l'enquête MGIS de 1995, Michèle Tribalat ne trouve que 3% de jeunes d'origine portugaise dans les associations. Toutefois, les petits ont suivi leurs parents dans les réunions communautaires et certains ont fondé ensuite (années 1990) des associations qui leur correspondaient mieux (comme Cap Magellan, LusoGay etc.) ou bien ont adjoint des activités " modernes " aux anciennes assoc. (informatique à Argenteuil, aide scolaire à Bordeaux).
Tout cela contribue à perpétuer la croyance à une origine commune, à une histoire commune ancrée sur l'épisode majeur des Grandes Découvertes, le sentiment de la différence avec le reste de la société, l'efficacité des emblèmes (aussi bien politiques : drapeau, hymne, Fête nationale, Révolution des œillets, que religieux : Croix de l'ordre du Christ, N-Dame de Fatima).

Théories et pratiques ne vont pas sans contradictions :
Pour ces jeunes la référence à la culture portugaise s'écarte de la tradition communautaire, la communauté portugaise étant rejetée comme conservatrice et fermée sur elle-même. Ce qui n'empêche pas qu'on se serve de sa presse et de ses réseaux…
Par ailleurs la double culture est proclamée comme une richesse et on essaie de la vivre dans des projets professionnels au Portugal si possible, favorisé par l'Union européenne (Erasmus pendant les études) ; Mais ici intervient le vieux thème du retour. " Retourner au Portugal ", telle est la formule magique pour ces jeunes qui n'ont jamais fait le voyage aller…Ils mobilisent la bi-nationalité (beaucoup ont encore la nationalité portugaise), la bi-résidence, le bilinguisme.

2. Les jeunes Portugais et la mémoire de la migration

L'histoire des immigrés portugais en France renvoie au silence. Celui-ci est d'abord lié à la volonté des intéressé de la taire. Nul désir d'entretenir une mémoire, au contraire. M-C Volovitch a rappelé les difficultés rencontrés par les jeunes qui avaient cherché à reconstituer en 1993 l'histoire du bidonville de Champigny. Plus récemment, le filme de José Viera (déjà organisateur d'une expo contestée en 1989), " La photo déchirée " tente de faire le récit de la migration a salto.
Lors de sa projection en présence de nombreux jeunes d'origine portugaise, il a suscité de nombreuses réactions. Pour les Luso-descendants qui cultivent la " distinction " sur le mode culturel, cette compassion sur le passé n'a plus lieu d'être.

En réaction, certains insistent sur la nécessité de ne pas renier les origines immigrées : cela renvoie à des origines sociales ouvrières populaires. Le terme de Luso-descendants est rejeté pour cela.
Quelques jeunes font des recherches généalogiques, l'idée de devoir de mémoire est forte chez certains qui se lancent dans des travaux universitaires sur l'immigration ou l'histoire politique. Ici besoin de mémoire est besoin d'histoire.
Irène a évoqué un groupe de rappeurs fanco-portugais, La Harisa, dont le langage, très radical (comme il se doit), fait référence à l'expérience de l'immigrant et se donne une tonalité très nationaliste. Cette dimension est l'objet de critiques, mais le succès commercial est réel.

3. La place de l'immigration portugaise dans la mémoire des deux nations

Au Portugal, l'émigration est intégrée à l'histoire nationale en tant que phénomène collectif. Mais la place faite aux Portugais émigrés est contradictoires. D'un côté, l'ancien migrant ou l'émigré en vacance est très présent : des fêtes de l'émigré sont organisées en été dans toutes les localités. En même temps, l'émigré est assez méprisé : on moque son goût ostentatoire, son mauvais maniement du portugais, il est marqué par les professions dégradantes exercées dans l'émigration. A l'échelle nationale, cela remet en question la qualité d'ambassadeur de la culture que l'on voudrait conférer à l'émigré. A y regarder de plus près les fêtes sont locales et il y a plutôt un déni de l'émigré à l'échelle nationale. La presse nationale s'occupe davantage des menaces d'immigration au Portugal que des émigrés ! Cela conduit à un décalage dont les jeunes prennent conscience lorsqu'ils tentent le " retour " au Portugal.
Toutefois, un intérêt se dessine depuis une décennie en faveur des Luso-descendants (Secrétariat d'Etat aux communautés portugaises organise des stages professionnels).

En France, l'intérêt porté aux problèmes suscités au sein des descendants de l'immigration portugaise. C'est la fameuse " invisibilité " dont s'affligent les jeunes d'origine portugaise. Il est vrai qu'en matière de crédits, de construction nationale autour de l'immigration, les Portugais semblent oubliés. Ils auraient été oubliés dans le futur projet de musée de l'immigration !
(Dans un contexte où les immigrés sont devenus visibles, il perpétuent la tradition chérie par la République des différences réservées à l'espace privé !.
L'impact sur la société française du mouvement culturel des luso-descendants est très faible, encore que Cap Magellan ait réussi à attirer les foules, et des personnalités comme Bertrand Delanoë à sa fête intitulée " Tos mania ".


De la discussion fort intéressante, nous ne retiendrons que deux choses :
-A nouveau le questionnement autour de l'invisibilité : réelle ou ressentie ? (sont-ils aussi invisibles ? On peut rappeler la place des associations folkloriques dans les fêtes municipales…Pourquoi ce besoin de visibilité quand les Espagnols par exemple s'en sont très bien passé, sans parler des Italiens ? Quel rôle accordé au contexte historique (marche des beurs par exemple) ?
-L'intérêt des comparaisons : I. Santi a évoqué la très forte communauté portugaise du Luxembourg, totalement invisible, sans désir de retour au pays. Un point à creuser…De son côté, J-B Pingault, qui travaille à la municipalité de Cachan a rappelé que chaque année avait lieu un immense festnos, qui attirait de nombreux jeunes parisiens d'origine bretonne : identité visible / non visible…

Emile Témime, La mémoire d'un lieu : les Arméniens du camp d'Oddo

En introduction, Emile Temime s'interroge sur la mémoire de l'immigration arménienne et sur le rôle de l'historien comme révélateur de cette mémoire. Le renouveau mémoriel est très important aujourd'hui dans la communauté arménienne (musée de Valence, nombreuses célébrations commémoratives). La nouveauté réside dans la place nouvelle de la mémoire de l'immigration. Jusque là, les lieux de mémoire (stèles, monuments, voire noms de rue) commémoraient essentiellement l'événement fondateur : le génocide de 1915. Ce premier âge commémoratif remonte aux années 1960. Il est contemporain d'un renouveau nationaliste, qui s'est traduit à la limite par une brève action terroriste.
Récemment, les historiens sont intervenus, ont interrogé les gens sur des lieux qui n'existaient plus, ont fait revenir des souvenirs enfouis à l'occasion de recherches ou de livres (cf. Migrance). Il a fallu du temps pour voir resurgir cette mémoire interrompue : lors d'une exposition organisée par les Arméniens à Marseille, on a vu sortir des photos, puis les témoignages se sont multipliés (émission organisée par la radio "arménienne"). Des historiens et chercheurs issus de l'immigration arménienne en France ont entrepris de retrouver le fil continu de cette histoire et de lui donner un sens.

Á partir de 1923 et jusqu'en 1927, le camp Oddo a été le principal lieu de regroupement des Arméniens débarqués à Marseille. Comme le camp du Grand Arénas, à l'autre bout de la ville, il n'en reste pas de trace visible. Seul un "boulevard Oddo", dans les " quartiers Nord ", rappelle l'existence de ce lieu. Les documents d'archives en revanche sont nombreux et témoignent de ce que furent les réalités quotidiennes dans ce camp, et de ce qu'avait été l'accueil des Arméniens à Marseille.
Les premiers arrivés ont parfois été abusés par des individus qui ont profité de leur désarroi pour les rançonner, les dirigeant vers des hôtels meublés, où ils vont s'entasser parfois à dix dans une pièce etc. Le rejet des Arméniens est quasi-général, qu'il s'agisse des autorités préfectorales ou municipales ("redoutable courant d'immigration des peuples d'Orient… la variole le typhus, la peste sont en route vers chez nous"), des employeurs (main d'œuvre peu recherchée, "peu apte aux travaux des champs, attitude à peu près exclusivement commerciale" -alors que plus de la moitié sont des paysans) et plus généralement de la population qui craint " l'invasion " de ces malheureux. Les autorités ont été dépassées par la soudaineté de l'arrivée de milliers de personnes dénuées de toutes ressources, et qu'il fallait bien abriter.
On va donc s'en remettre à l'idée peu coûteuse des camps. On en ouvre trois. Les baraques du camp Victor Hugo, près de la gare, accueillent surtout des Russes. On en trouve encore la trace dans les années trente. Celui de Sainte-Marthe disparaîtra après la Seconde Guerre mondiale, laissant place à un bidonville comparable à celui de Nanterre. Le camp Oddo abritera pendant quelques années les seuls Arméniens.
Les sources permettent de suivre son évolution : il comporte suivant les périodes, de 28 à 40 baraques (certaines insalubres), avec une baraque pour les sanitaires. A l'intérieur des baraques, dans les premiers temps, seule une couverture isole les familles les unes des autres. Le matériel (matelas, couchettes etc), ne s'améliorera qu'en 1924, un an après l'ouverture du camp. Celui-ci est prévu pour 900 à 1200 personnes, il en contiendra jusqu'à 3000.
L'autorité militaire est chargée au départ des soins et de l'encadrement. Des cartes d'identité spécifiques sont crées pour permettre les contrôles d'entrées et de sorties.
Regardant le camp comme un lieu d'accueil provisoire, les autorités françaises refusent tout investissement coûteux. Les divers services doivent être payés : ils le sont par la minorité d'Arméniens en état de travailler (pas plus de 400 personnes : nombreux malades, enfants parfois orphelins). L'assistance de la Croix-Rouge arménienne et de l'Alliance française sont indispensables pour faire face aux premières arrivées. L'année la plus dure fut la première. A la fin de 1924, la situation est devenue plus vivable. Les réfugiés se sont organisés et sont responsables de l'administration du camp. L'hygiène s'est améliorée. Le nombre d'individus hébergés va progressivement diminuer. La noria est importante et les familles se succèdent, mais certaines familles y restent des années. Le camp durera jusqu'en 1928.

Or, non seulement, le camp a disparu des mémoires (des immigrés comme des Marseillais), mais pour les Arméniens, la mémoire du mauvais accueil a été gommée. Mieux, elle a fait place à une légende dorée : la communauté arménienne a été bien accueillie en France.
Pour le premier point, la disparition du camp a entraîné la disparition de la mémoire : les Marseillais se sont empressés d'oublier ce qui était considéré comme le chancre de la ville (les camps provisoires, las taudis et les bidonvilles qui existent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale jusque dans le centre de la ville).
Pour le second, les relectures de l'histoire ont plusieurs causes. D'abord, bien des témoins ont été dispersés ou ont disparu. Beaucoup de réfugiés ont été recrutés dans les usines textiles ou autres usines du Rhône. Dans les quartiers ouvriers, la mémoire de l'usine a marginalisé celle des premiers temps (femmes vivant dans l'usine, comme au XIXe siècle). Ensuite, beaucoup de témoins étaient enfants dans le camp. Or, des efforts assez importants et rapides ont été réalisés pour eux : on les a scolarisés, des instituteurs volontaires, arméniens et français se sont occupés d'eux. Enfin, le contexte d'emploi facile des années vingt a souvent permis de sortir assez vite du camp et autorisé une amélioration des conditions de vie. Les réussites sociales de certaines familles ont fait oublier la misère des premiers temps. Les modestes success stories que l'on se raconte aujourd'hui ont pu y trouver un point de départ.
A cela s'ajoute pour les Arméniens, cette spécificité de la référence au génocide, seul grand malheur absolu, fondateur de la communauté.

Etudier la mémoire, c'est étudier à la fois l'oubli et l'imaginaire. on retrouve avec le camp Oddo, un souvenir assez proche de celui du grand Arénas pour les Juifs d'Afrique du Nord après 1945: un moment difficile de l'exode, mais une étape provisoire, l'idée d'une misère profonde, mais qui est en même temps un passage vers la terre promise, vers du "mieux" (en France ou aux Etats-Unis pour les Arméniens). On retrouve le besoin de se reconstituer une histoire avec des souvenirs terribles et des moments rêvés. Le souvenir du génocide domine l'ensemble, comme celui de l'holocauste pour les Juifs et il est porté par les générations suivantes, qui n'ont pas vécu l'événement.


La discussion a beaucoup porté sur le parallélisme de la construction communautaire autour de la mémoire du génocide chez les Juifs et les Arméniens, et sur le rôle du " modèle juif " qui a conduit à un renforcement du lien communautaire autour de la victimisation. Devant le danger d'effacement des attaches identitaires, certains représentants de la deuxième ou troisième génération ont éprouvé le besoin de donner une publicité à leur identité, en réactivant l'antagonisme antiturc. Il s'en suit qu'aujourd'hui encore, il y a confusion entre mémoire collective et mémoire individuelle. Les associations (très actives en milieu arménien) jouent encore un grand rôle dans la transmission de la mémoire. L'histoire retrouvée du camp Oddo est en partie intégrée par elles dans la mémoire collective. En même temps, l'intervention de l'historien a suscité une dimension nouvelle, dessiné d'autres contours de la mémoire.

Omar Carlier, Mémoire et migrances algériennes entre les deux rives: des mémoires en attente d'historien

Omar Carlier se présente plutôt comme un spécialiste de l'histoire politique que de l'histoire sociale des Algériens émigrés en France (il a travaillé sur la genèse du nationalisme algérien, avec la première Etoîle Nord-Africaine, à Paris en 1926). Son approche se veut plus anthropologique que quantitative et sa connaissance des émigrés s'appuie sur une grande quantité d'entretiens; enfin, ces entretiens ont été surtout réalisés en Algérie, où il a fait l'essentiel de sa carrière. En Algérie, on voit commencer en 1972 un questionnement sur la mémoire. Il prend alors la forme d'un conflit de légitimation, de problèmes des origines. Mais cela permet le développement de témoignages repris par la presse, la photo, la littérature, c'est-à-dire le début d'une mémoire de l'écrit. En même temps, impossible d'utiliser le magnétophone sous le régime Boumédienne, les gens avaient peur de parler.

L'exposé va s'organiser autour de trois approches de l'histoire de la mémoire :
-Les lieux de mémoire (Pierre Nora), notion qui ouvre sur une analyse du mémorisé à travers les lieux matériels et symboliques
-Les cadres sociaux de la mémoire (Maurice Halbwachs, 1925) : la mémoire collective est le produit d'une création de groupe au sein duquel des passeurs organisent les processus de transmission. Ici se pose la question du mémorisant
-Les fables de la mémoire (Lucette Valensi) analyse de façon pionnière l'imaginaire, les mythes, le défi de la mémoire : le mémorable

Le mémorisé mobilise toute une mémoire "à ras du sol", essentiellement familiale. Celle-ci est jalonnée de lieux. Les souvenirs sont recueillis dans le berceau de départ . Le récit de la migration (El Ghorba) remonte loin, on ne sait plus vraiment qui était le premier. Certains sont partis dès 1905-1906.
Lieux de l'errance : Tizi-Ouzou, le train, Alger, le bateau. A partir de l'entre-deux-guerres, Alger ou Bougie. Arrivée à Marseille ou Sète, puis montée à Lyon, Paris, parfois jusqu'au Nord-Est (cf Kateb Yacine : Le polygône étoîlé). Récits de l'errance, trahison de l'absent, sorti du monde-au sens divin-(El Hijra).
La ville, lieu de l'immigration : Paris, la banlieue ouvrière. La mémoire s'arrête sur le chantier, le lieu de travail, mais davantage sur l'hôtel, la résidence et surtout : le café, lieu majeur qui concentre le passage du village à la ville. Le glissement peut se faire du territoire communautaire au territoire militant : salle syndicale, salle des fêtes prêtées par les municipalités communistes…Mais pour l'essentiel, ces lieux de la migration sont associés aux signes de l'altérité : la langue, la grande majorité étant analphabète (toute petite formation en français pôur certains), le costume (mais le bleu de travail est progressivement incorporé), le statut : l'émigré devient en France le bicot, le Nordaf, seuls les anciens tirailleurs ont une image moins négative.
Une mémoire simple, mais avec des confusions (anciens, ancêtres, discours des présents sur les absents ; confusion travailleurs, tirailleurs) et des silences (pas de discours sur la mixité, sauf parfois des femmes qui évoquent la "hantise de la Française").
Quelques moments mémorables charpentent les souvenirs : la Première Guerre mondiale, le Front populaire (mais le Front populaire a trahi), la Seconde Guerre mondiale, la guerre d'indépendance, à la fois héroïque et coupable (luttes MNA/FLN), enfin le flou des années 70.
Cette mémoire de proximité, plus personnelle, est dominée par la question de la vie et de la mort, les liens avec les parents, la hantise de mourir loin. Est souvent évoquée aussi la vie au jour le jour, le recours à l'usurier.

La mémoire collective renvoie aux effets mémorisants de quelques acteurs et des vecteurs qu'ils utilisent.
Les premiers acteurs viennent du cadre villageois : hommes et femmes qui racontent le village d'autrefois, les expériences vécues et transmettent les légendes. Il s'agit du passé lointain (années 20-40), quand le village n'avait pas l'eau, pas d'école etc. Vient ensuite la mémoire politique (années 40-50), mémoire de parti, mais transmise oralement aussi, par les vieux du village. S'y ajoutent des brochures, des journaux militants. Des éléments de rituel : naissance du PPA le 11 mars 1937, à Nanterre. Commémoration qui s'est développée avec la prise en compte officielle de l'histoire de l'émigration. Le troisième grand acteur est l'Etat : mémoire institutionnelle et instituante du parti-Etat. Toutefois, l'émigration ne s'intègre pas vraiment à la grande liturgie de la République algérienne, alors que la mémoire officielle sont diffusée par l'Amicale des Algériens de France, bras armé du gouvernement algérien. Plus récemment, une mémoire générationnelle et associative s'est construite entre la France et l'Algérie autour des enfants des immigrés : marche des Beurs, effervescence associative. Comblent le vide du silence des parents ? Une réalité, mais le silence des parents n'est ni total, ni absolu.
Les vecteurs (outre les institutions de la mémoire officielle) sont d'abord la parole et le chant : la tradition du poète conteur (éloquence du Chaïr) s'applique à la geste des migrants, avec des formes différentes selon le sexe. La chanson apparaît comme un produit de la migration (marché du disque, du gramophone dès les années trente). Après la 2e GM, les chanteurs restent en France et ont une production considérable. Puis, entre littérature et sciences sociales, se développe une mémoire de l'écrit : mémoires (Messali Hadj), romans (E. Ferraoun, Les chemins qui montent, Jours de Kabylie), puis les œuvres de jeunes Français d'origine maghrébine (Malek Chiban, Hexagone, 1993).

Dans le mémorable se mêlent les silences et les fables de la mémoire. Les trous de mémoire sont considérables. Enjeux conflictuels et politiques (cf. ci-dessus. Les étudiants sont les seuls à en parler). Flous dans l'identité algérienne/musulmane: "nous les Musulmans", il n'est jamais question des Tunisiens et des Marocains, moins encore des Juifs maghrébins. Tabous : sexe, politique (origines communistes refoulées, histoire messaliste ne se libère que timidement à la fin des années Chadli). Curieusement, l'amnésie dont parle Benjamin Stora, réelle, fonctionne avec l'hypermnésie : obsession de la mémoire, passion des origines, discours légitimant le passé. 3e crise actuelle : amnésie kabyle qui produit un discours fabulé sur sa propre identité.
Une mémoire légendaire s'est construite a contrario autour de la naissance de l'ENA, moment mythique autour du père fondateur. Au-delà, la place de Renault comme lieu mythique témoigne de la contamination de la mémoire messaliste par la mémoire ouvrière, avec ses références à la salle Wagram, la Grange aux Belles, la Mutualité. En face, les lieux maudits, la rue Lecomte, siège de la Brigade Nord-Africaine.

Conclusion : combinaison des formes diverses des mémoires collectives, individuelles et familiales, sur lesquelles pèse le poids d'une histoire encore vivante aux contraintes lourdes, sur chaque rive et entre les deux rives. Cette mémoire complexe et en morceaux attend les historiens qui pourront aider à une construction moins arbitraire et douloureuse.


Altan Gökalp : L'identité et la mémoire des Turcs en Europe

En tant qu'anthropologue, Altan Gökapl fait appel à la mémoire des gens. Des problèmes méthodologiques se posent pour utiliser cette mémoire. L'exposé se propose de donner un certain nombre de clés historiques et culturelles qui permettent de comprendre comment se voient les Turcs émigrés en Europe occidentale.

Emigration, non-lieu de mémoire

Les Turcs n'ont pas la notion de l'espace, au sens où nous l'entendons. Avant les années soixante, la Turquie semblait un pays de sédentaires. Bien que nomades à l'origine, la tradition valorise le sédentaire Jusqu'en 1950, les communications ne permettaient guère de s'éloigner. Avec la construction des premières routes, on s'est mis à prendre l'autobus. Mais avec l'avion, les émigrés turcs se trouvent projetés en 2-3 heures dans un monde totalement différent.

La Turquie est un petit pays issu de l'Empire ottoman, et c'est un pays d'immigrants (63 groupes ethno-linguistiques), parmi lesquels 10 millions de Balkaniques. Semble un melting pot assez réussi grâce à la politique volontaire du kémalisme, visant à l'oblitération absolue du passé ottoman.

Première ligne d'oubli : la langue. Le turc parlé aujourd'hui a été construit à partir de 1920 (sur la base du turc du VIIe siècle, complètement différent de l'ottoman, assez proche de la langue parlée par les paysans et les nomades). Construction de la nation autour de la langue (Herder). En outre l'abandon de l'alphabet arabe a facilité l'alphabétisation (alphabet latin). Suppose une rupture avec un environnement culturel d'une richesse énorme (55 millions de pièces d'archives de l'Empire ottoman sont ainsi conservées jalousement par les Turcs, mais inexploitées).

Deuxième ligne d'oubli : la religion. En 1923, Ataturk abolit le califat. Les institutions qui transmettent le savoir religieux ont disparu (y compris celles qui pouvaient transmettre la mémoire du génocide arménien), c'est l'Etat qui gère la religion. Les Kurdes ont été totalement intégrés à la vie de la Turquie, les associations communautaires n'existent pas en Turquie. Les immigrés des années soixante ont vécu dans un bain d'amnésie culturelle et historique total. En Allemagne l'idée de faire un mémorial de l'immigration a fait un "flop" complet.
Enfin, la tradition de l'Islam ne favorise pas le souvenir individuel ou familial : pas de sujet, pas de sacralité de l'individu ( l'homme n'est pas imago Dei). L'identité est collective. L'immigré à qui on demande une histoire de vie fait une histoire personnelle, mais les Turcs sortent une histoire d'épopée, où l'on retrouve la tradition ethnique (Pour comprendre l'âme turque, A.Gökalp conseille le livre qu'il a traduit avec Louis Bazin, sorte de " Chanson de Roland " des Turcs, Le livre de Dede Korkut, NRF, 1998).

Dès lors, on peut émettre l'hypothèse que l'absence de mémoire de l'immigration est liée au fait qu'il n'y a pas matière à épopée (à la différence de ce qu'on retrouve chez Elia Kazan, L'arrangement). 1er choc culturel : l'Europe renvoie l'image dégradée de l'identité turque à ceux qui arrivent porteurs d'illusions, avec leur fierté identitaire :liquidation rapide de l'héritage. 2e choc ; être confondus avec les Arabes. Tradition d'hostilité : lâcheurs dans le passé (Lawrence d'Arabie). Toujours grande hostilité (aux Palestiniens par exemple). Lors d'une enquête réalisée en France sur les peuples aimés ou détestés par les Turcs, les Algériens, Marocains, Tunisiens sont parmi les plus détestés, les Français sont plutôt bien vus, à l'exception des Antillais, assimilés à l'autorité répressive.

Une nouvelle organisation de l'espace de référence dans l'immigration

L'immigration a introduit une dimension spatiale nouvelle. Idée d'éloignement douloureux, même mot que les Arabes "Ghorba".
Traditionnellement, l'espace turc s'organise selon un mode particulier "déictique", soit un positionnement autour de cinq pôles (N, E, O, S), mais aussi le centre, projection du milieu du ciel (cf textes diplomatiques : moi, le Sultan, ombre de Dieu sur la terre- héresie pour l'islam, vinet de la tradition antérieure- et épée de l'Islam). L'espace est ainsi défini par rapport à l'homme et suppose que l'intérêt n'est pas de s'installer, mais de conquérir et d'avancer. Une définition de l'espace du même type que celui de la marine de guerre (fleet imbeing).
Pour l'immigration en Europe, idée qu'il n'y a pas un lieu d'installation, mais un territoire dans lequel on circule librement : la carte de l'émigration turque se superpose à la "banane bleue" et la publicité se réfère à cet espace. Se retrouvent ainsi projetés dans un monde nouveau sans limites nationales, dans une sorte de retour au nomadisme. Constitution d'une sorte de diaspora, avec une identié émergente depuis quelques années. Et avec certaines difficultés, comme le problème de la gestion de la mort : revendication de lieux pour la mémoire carrés musulmans, lieux pour les rituels de l'Aïd.
Deux grandes nouveautés sur le plan spatial et de la mémoire : cette nouvelle dimension de diaspora et la question de transnationalité : celle-ci est menacée par les barrières de l'espace Shengen.

[Il est resté peu de temps pour les questions. On retiendra une réponse à la question de l'organisation de la communauté turque en France : pas de communauté, mais une société turque, organisée en associations. Un Turc ne vit pas seul, il doit être membre de quelque chose. En France, plusieurs types d'associations :
-kémalistes laïques. 220 enseignants dans les ELCO. Prosélytisme religieux interdit. Mais idôlatrie spontanée d'Ataturk, préparation fêtes nationales etc
-extrême-droite : "loups gris", néo ottomanisme, ont pignon sur rue en France
-islamistes : en gros deux tendances, les réformistes qui veulent moderniser l'Islam et les fondamentalistes qui veulent islamiser le modernisme.
-les Alevi, adorateurs d'Ali, de confession chiite, mais différent du chiisme iranien.]

Marie-Claude Blanc-Chaléard : Réunion de rentrée 2003-2004

Lors de sa réunion de rentrée, jeudi 13 novembre, le groupe " Histoire et mémoire de l'immigration " s'est principalement attaché à définir de nouvelles modalités de fonctionnement induites par le choix de travailler pendant deux ans autour du thème des ressemblances / différences et éventuels rapports croisés entre migrants italiens, espagnols et portugais en France. Vu qu'à ce jour, aucun travail comparatif de ce genre n'a été effectué, il nous a semblé pertinent de commencer à " défricher le terrain " lors de séances de travail consacrées à des thèmes ayant concerné les trois migrations.
Plutôt que de faire appel à un seul intervenant, comme lors du séminaire de l'an passé, nous avons fait le choix de la "polyphonie" et de l'échange d'idées. Ainsi, après que deux ou trois personnes aient introduit la question à partir de leurs propres recherches, l'idée est que l'ensemble des participants, à travers des questions et des remarques permettent l'élaboration en commun de différentes hypothèses, l'idée étant d'enregistrer le tout pour en faire une synthèse.
Pour chaque séance, outre les animateurs habituels, (dont plusieurs membres du groupe "Péninsule ibérique"), nous avons prévu de faire appel à des doctorants ou à des chercheurs ayant travaillé sur la question concernée afin d'enrichir les échanges.

Les thèmes retenus pour les deux premières réunions ont été:
- Jeudi 8 janvier: "Installation, intégration et échanges entre les
communautés italienne, espagnole et portugaise en banlieue." Introductions: M.-Cl. Blanc-Chaléard, N. Lillo, M.-Ch. Volovitch-Tavares.
- Jeudi 11 mars: "Réseaux de solidarité et d¹entraide des migrants: mutuelles, missions catholiques, etc."
Introductions: Phryné Pigenet, M.-Ch. Volovitch-Tavares
- Jeudi 1er avril: Eglise et pratiques religieuses
- Jeudi 3 juin: Les femmes dans l'immigration

Marie-Claude Blanc-Chaléard : Les Italiens en banlieue parisienne (séance du 8 janvier 2004)


A.Trois âges d'installation en banlieue

-de la fin du XIXe siècle à la première guerre mondiale, immigration très prolétaire : migrants employés dans les carrières (gypse à Argenteuil, calcaire du plateau d'Avron à Montreuil etc), les usines (Saint-Denis, Aubervilliers, les plus grosses concentrations d'Italiens fin XIXe), soit journaliers dans la construction (maçons de Nogent).
La mobilité est extrême, les formes d'installation provisoires (et précaires) dominent. Mais des filières s'organisent (Nogent, Argenteuil) créant des chaînes migratoires associant mobilité (intégrant les migrations de femmes) et construction d'un territoire (commerce, logement, entreprises : Nogent).
-Entre-deux-guerres, l'explosion : la banlieue, surtout dans la partie Nord et Est (étendues Seine et Oise et Seine et Marne), devient l'espace d'installation privilégié, dépassant Paris-ville. Double mouvement : a) nouveaux venus qui soit rejoignent les communautés existantes, soit trouvent hors de Paris des espaces ouverts bon marché où prospèrent autoconstruction et habitat spontané. b) " anciens " de Paris qui cherchent à s'installer plus au large et moins cher (ex : de La Villette à La Courneuve) : les Italiens sont les étrangers les plus nombreux parmi les " lotis " de l'époque. Grand afflux, mêlé, avec beaucoup de familles, une composante antifasciste importante mais en noyaux dispersés dans un ensemble " qui ne fait pas de politique ". La question de l'installation définitive se pose vite (crise des années trente etc). Les Italiens sont assez nombreux à l'époque pour organiser une vie culturelle qui marque la banlieue (bals, pèlerinage N-D des Anges, participation à l'action politique, image des travailleurs du bâtiment).
-Années 1945-65, âge de l'immigration contractuelle (ONI, recrutement plus méridional) et des HLM : bâtiment comme secteur d'emploi quasi exclusif pour les Italiens, nombreuses entreprises italiennes : rôle phare des Trnasalpins dans cette grande époque du béton banlieusard. Beaucoup de nouveaux maçons retournent en Italie, émigreront en Allemagne ou ailleurs. Ceux qui s'installent, isolés ou en petits regroupements, rejoignent les générations précédentes dans le goût du pavillonnaire, construisent des rues nouvelles, toujours en banlieue est (93 et 94), mais d'un standing très supérieur aux bicoques d'entre-deux-guerres, que les moins fortunés essaient d'améliorer. Les communautés anciennes tendent à se disperser (Nogent), conservant souvent des liens symboliques (naissance d'associations d'originaires : l'ASPAPI en 1972) ou politiques, notamment dans les communes de banlieue rouge (Fontenay s/s Bois, Nanterre).

B. Remarques sur les modes d'installation, la construction des identités et les relations avec les autres migrations.

-Modes d'installation sont d'une extrême variété : âge, forme urbaine, diffusion ou noyaux communautaires, différences politiques etc…Le modèle majoritaire est plutôt familial avec des micro-regroupements durables sur cette base, plutôt porté au logement individuel : de la baraque de la zone à la belle villa des sixties (laquelle contraste avec le déferlement des bidonvilles et l'entrée massive des Français en habitat collectif), les Italiens ont souvent fait de nécessité vertu et ont trouvé dans ce mode d'installation la liberté de choisir leur espace, d'organiser leur territoire (inconfortable, mais " à la campagne "), puis de le transformer lorsqu'ils ont été servis par la bonne conjoncture (trente glorieuses). Dans tous les sens du terme, l'appropriation a favorisé l'enracinement en banlieue, après les habitudes prises au sein du " sas " communautaire. D'une façon général, cette vie communautaire a été plus intense et prolongée qu'en centre-ville.
-La variété se retrouve dans la définition des identités. Les liens avec l'Italie ont été maintenus de façon très diverse. Ils sont en général plus forts que ne le laisse imaginer l'assimilation qui se lit derrière la disparition des communautés visibles. Ils sont très forts pour les communautés anciennes comme Nogent, d'autres soutenues par des associations datant d'entre deux guerres comme la fratellanza Reggiana (Argenteuil) ou pour ceux qui sont arrivés depuis 1945 (Valle del Verde, Frioulans de Noisy le Grand). C'est plus irrégulier pour les migrants venus en ordre dispersés, notamment dans l'entre deux guerres. Le milieu banlieusard a joué aussi différemment dans la construction identitaire : adhésion à l'image de Nogent " Eldorado des bords de Marne " pour les uns, participation aux luttes ouvrières et antifascistes (guerre d'Espagne) pour les autres, simples accompagnement de l'évolution de la société ouvrière française pour le plus grand nombre : le mouvement des Italiens vers la banlieue a accompagné celui des Français du XIXe siècle aux années 1960. La différence qui pointe alors (le pavillonaire plutôt que le HLM) se retrouve dans l'identité professionnelle, où la figure du petit entrepreneur du bâtiment, du chef de chantier et de l'héritier du maçon en général sont des marqueurs importants pour les familles italo-bnalieusardes.
-Les relations avec les autres migrations sont occultées dans les mémoires par les liens communautaires d'une part, et de l'autre par le poids de la xénophobie, des difficultés de l'intégration qui donnent une place démesurée aux liens avec les Français. Le plus souvent, les Italiens avaient des contacts avec d'autres étrangers (communes industrielles, lieux de vie partagés avec les autres populations reléguées). Ils en parlent peu. Les choses deviennent plus lisibles après 1945, où les ouvriers italiens font peu à peu place aux Portugais et Algériens dans les entreprises italiennes du bâtiment et où les militants syndicaux rencontrent des Espagnols plus nombreux (un ancien syndicaliste espagnol interviewé à Montreuil trouvait les Italiens beaucoup plus repliés sur eux-mêmes que les Espagnols). A partir des années cinquante, les " patronages " syndicaux, ACLI pour la démocratie Chrétienne, INCA pour la CGIL, encadrent davantage les ouvriers transalpins. Les recherches sont encore embryonnaires sur ce terrain.

Natacha Lillo : Relations entre colonie espagnole et italienne à la Petite Espagne de la Plaine Saint-Denis 1920-1950 (séance du 8 janvier 2004)

Le quartier dénommé " Petite Espagne " par les riverains dès le tout début des années 1920 est né à la Plaine Saint-Denis durant la Première Guerre mondiale (la quasi totalité des impasses et passages le composant n'étaient pas mentionnées dans les registres nominatifs de recensements de 1911), à l'est du Pont-de-Soissons, entre les rues du Landy et de la Justice, dans les interstices du tissu industriel - nombreuses usines métallurgiques à Saint-Denis, manufactures chimiques à Aubervilliers. Il s'agissait de baraques en auto-construction (bois parpaing de mâchefer, carreaux de plâtre, etc.), édifiées à la va-vite sur des terrains appartenant à des maraîchers.
Alors qu'en 1911, la commune de Saint-Denis ne comptait que 265 résidents espagnols contre 950 Belges et 1 250 Italiens, à partir de 1915, la population espagnole a commencé à croître de manière très rapide car de nombreux journaliers agricoles issus des provinces pauvres de Vieille Castille et surtout d'Estrémadure vinrent travailler comme manœuvre dans l'industrie de guerre pendant le conflit. Après des retours au pays, fin 1918, beaucoup reprirent le chemin de la Plaine dès 1919 à cause de la grave crise agricole qui touchait alors l'Espagne., Avec 1 427 membres en 1921, 2 639 en 1926 et 3 423 en 1931, la colonie espagnole était la plus importante de la ville dans l'entre-deux-guerres, devançant l'italienne. Les Espagnols vivaient essentiellement dans des îlots très localisés : la Petite Espagne au premier chef, puis les lotissements en auto-construction du Franc-Moisin, du Cornillon et de Pleyel.

I Différences et similitudes entre les colonies espagnole et italienne

Afin de comparer les caractéristiques propres des colonies espagnole et italienne et celle des habitants français de la Petite Espagne, nous avons élaboré un échantillon à partir des 250 foyers français et des 131 foyers italiens recensés en 1931 - à l'époque ces mêmes voies abritaient 376 foyers espagnols.
On remarque tout d'abord une différence en matière de moyenne d'habitants au sein d'un foyer : 3,8 pour les Espagnols ; 2,7 pour les Français ; 2,5 pour les Italiens. Cela s'explique notamment par le fait que l'immigration espagnole était nettement plus familiale que l'italienne, qui comptait de nombreux hommes seuls. Ainsi, 79 % des Espagnols vivaient en couple contre 54 % des Italiens. Par ailleurs, le nombre des couples mixtes au sein de la colonie italienne (56 %) était nettement plus important que dans l'espagnole (17 %), sans doute à cause de l'antériorité de la migration et du nombre élevé de célibataires.
Le nombre des enfants par foyer était nettement plus élevé chez les Espagnols qui, pour beaucoup, n'en étaient qu'à la deuxième phase de la transition démographique - la mortalité infantile, très élevée dans les villages d'origine, avait rapidement décru grâce aux meilleures conditions sanitaires de la banlieue nord, même si les migrants vivaient dans des conditions très précaires. Ainsi 17,5 % des couples espagnols ne comptait aucun enfant ; 30,5 %, un seul ; 24 % deux ; 21 % trois ; 11,5 % quatre ; 8 % cinq ; 5 % six et plus. En revanche, 22,5 % des couples formés par au moins un Italien ne comptait aucun enfant ; 45 % un seul enfant ; 31 % deux enfants ; 17 % trois ; 5 % quatre ; aucune de cinq enfants en plus. Ainsi, alors que 45,5 % des familles espagnoles comptaient au moins trois enfants, ce taux n'était que deux 22 % dans la colonie italienne. Ce phénomène peut s'expliquer par une adaptation plus rapide aux mœurs démographiques du pays d'accueil et par le nombre élevé des couples mixtes, les épouses françaises alignant leur fécondité sur celle de leurs compatriotes (à cette même date, seulement 9,5 % des foyers français de la Petite Espagne comptaient trois enfants et plus).
En termes de positionnement sur le marché du travail, les Français apparaissent comme nettement plus qualifiés que les Espagnols avec 39 % de manœuvres contre 63 %. Quant au chômage, qui commençait alors à apparaître dans les industries métallurgique et chimique de la banlieue nord comme conséquence de la crise de 1929, il frappait déjà plus fortement les Espagnols (13 %) que les nationaux ( 8 %). En revanche, les Italiens de la Petite Espagne connaissaient des taux de qualification et d'activité plus importants que les Français : on ne comptait parmi eux que 30 % de manœuvres et 6 % de chômeurs.
A la différence des Espagnols (40 %) et des Français (37 %), qui travaillaient pour beaucoup dans la grande industrie métallurgique, les Italiens n'étaient que 15 % dans cette branche contre 25 % dans le bâtiment (moins de 20 % des Espagnols).
On compte 12 % d'Italiens recensés comme " employés ", soit quatre fois plus que chez les Espagnols, ce qui s'explique sans doute par une antériorité de la migration.
Le nombre de petits patrons italiens est important (10 %, pour moitié commerçants, pour moitié artisans) eu égard à celui de leurs voisins français (4 %) et espagnols (moins de 3 %).
Malgré la probable sous-estimation de l'emploi des femmes, liée au travail à domicile non déclaré, en 1931, 82 % des femmes espagnoles étaient enregistrées comme ménagères pour 74 % des Italiennes (ou Françaises ayant épousé des Italiens) et 66 % des Françaises.
La meilleure insertion socio-professionnelle des migrants italiens par rapport aux Espagnols mais également aux Français habitant la Petite Espagne - ce qui est plus surprenant à première vue - tient vraisemblablement au fait que les Français du quartier appartenaient pour beaucoup d'entre eux à des catégories en voie de déclassement, car il s'agissait d'un espace de relégation, très mal vu des autres Dyonisiens. A l'inverse, la colonie italienne semble connaître un net processus d'ascension sociale lié, parallèle à son dynamisme entrepreneurial. Quant aux Espagnols, arrivés plus récemment, disposant de très faibles qualifications (il s'agissait majoritairement d'anciens journaliers agricoles, souvent analphabètes), ayant souvent à charge des familles nombreuses, ils devaient se contenter d'assurer la subsistance de leur famille, souvent dans l'optique d'un retour rapide au pays.
Le fait que les Italiens aient eu accès à des emplois plus qualifiés, que plus de femmes aient travaillé et surtout que le nombre d'enfant par famille soit nettement moindre explique qu'ils aient eu accès à de. meilleures conditions de logement que les Espagnols. Ainsi, un témoin m'a rapporté : " Impasse du Chef-de-la-Ville, toutes les maisons étaient d'anciennes baraques en bois, sauf deux au début de l'impasse qui appartenaient à des Italiens. " Généralement, les hommes seuls habitaient les hôtels meublés de la rue du Landy, parfois tenus par des compatriotes, et les familles dans les baraques des impasses.

II Relations de voisinages en Espagnols et Italiens

Alors qu'il existe plusieurs rapports sur les Espagnols de la Plaine, nous n'avons rien retrouvé dans les archives de la préfecture de police ou dans les celles de la Sûreté nationale concernant la colonie italienne habitant à la Plaine-Saint-Denis. Les mains-courantes du commissariat de la Plaine entre 1929 et 1939 ne font jamais mention de bagarres entre Italiens et Espagnols. Néanmoins, selon plusieurs témoins rencontrés, membres de la deuxième génération espagnole de l'entre-deux-guerres, des rivalités opposaient les deux colonies, entre autres à propos du " partage " des femmes. Les célibataires italiens étant nombreux, les Espagnols craignaient que leurs sœurs ou leurs filles s'entichent de l'un d'eux, car ils semblent avoir eu une réputation de " coureurs de jupons " dans le quartier. Dans les années 1920, on observe une forte endogamie chez les primo-migrants espagnols (non seulement entre nationaux mais y compris entre originaires des mêmes cantons, voire des mêmes villages) et aucun mariage avec des Italiens. Il faut attendre 1928 pour assister au premier mariage unissant un Italien et une Espagnole. En 1931, seulement un Espagnol était marié à une Italienne (contre 90 unis à des Françaises) et deux Espagnoles mariées avec des Italiens (contre 17 unies à des Français). A partir de la fin des années 1930, à l'occasion de l'arrivée sur le marché matrimonial des jeunes gens nés ou ayant grandi en France, le nombre des unions mixtes a nettement augmenté. Ainsi sur 307 mariages religieux célébrés en France dans les années 1940-1950, 69,5 % des 165 femmes d'origine espagnole ont épousé un Français ; 21 % un Espagnol ou descendant d'Espagnols ; 7 % un Italien. Pour leur part, 69,5 % des 142 hommes ont épousé une Française ; 24,5 % une Espagnole ou descendante d'Espagnols ; 5 % une Italienne (chiffres obtenus à partir du dépouillement des registres de baptêmes de la paroisse espagnole de la Plaine). Même si le nombre d'union avec des Français ou des membres de la colonie espagnole est majoritaire, la présence des Italiens dans les quartiers ou sur les lieux de travail transparaît ici.
Par ailleurs, existaient d'autres rivalités, liées cette fois à la réussite sociale plus nette des Italiens. Ainsi, alors qu'ils étaient très nettement sous-représentés par rapport aux Espagnols dans le quartier de la Petite Espagne de la Plaine-Saint-Denis, ils y contrôlaient à peu près autant de petits commerces, notamment des épiceries-buvettes. Rue Bisson, la voie la plus " espagnole " d'Aubervilliers, il y en avait deux tenues par des Espagnols et une par des Italiens… Chacun se retrouvait prioritairement dans les bars tenus par ses compatriotes, les Italiens jouant à la mora à grands cris, les Espagnols préférant les dominos ou leurs jeux de cartes particuliers. Néanmoins, à certaines " grandes occasions ", la fusion s'opérait. Ainsi, dans les années 1950, à l'occasion des récitals donnés par la chanteuse Rina Ketty (Sombrero et Mantilles) dans le " bar des Italiens " tenu par une de ses cousines, à l'angle de la rue de la Justice et de l'impasse Boise, tous les habitants du quartier affluaient sans distinction d'origine.
Autre différence marquante entre les deux colonies : alors que les Italiens de Saint-Denis étaient moins nombreux que les Espagnols dans l'entre-deux-guerres, ils ont été proportionnellement bien davantage à demander et à obtenir leur naturalisation. De novembre 1927 à mai 1940, 114 naturalisations d'adultes espagnols ont été enregistrées, pour 365 d'adultes italiens. Les chiffres sont du même ordre pour Aubervilliers, où la colonie italienne fut toujours majoritaire, sauf en 1931 (voir tableaux ci-dessous) : entre 1927 et 1940, 124 adultes espagnols obtinrent la nationalité française, contre 732 adultes italiens dans la même période. Cette disproportion tient vraisemblablement au fait que certains Italiens étaient installés en banlieue nord, voire en France, depuis plus longtemps que les Espagnols et que le nombre de couples mixtes était nettement plus important en leur sein, ce qui représentait une incitation supplémentaire à la naturalisation. Le fait qu'ils aient également connu une meilleure insertion sociale en France donne sans doute aussi une clef.
Si au sein même des quartiers, et notamment à la Petite Espagne, des tensions pouvaient exister entre les immigrants espagnols et italiens, en revanche, d'après différents témoignages, ils faisaient " bloc " à l'extérieur pour défendre leurs intérêts face aux institutions françaises. Plusieurs personnes m'ont ainsi rapporté qu'à l'école, quand ils étaient confrontés à des instituteurs qu'ils m'ont décrits a posteriori comme " racistes ", les petits Espagnols et les petits Italiens de la Plaine se serraient les coudes.
Enfin, alors que les quelques rares Portugais qui ont vécu à Saint-Denis et à Aubervilliers dans l'entre-deux-guerres semblent avoir fréquenté la paroisse espagnole de la Plaine (célébrations de baptêmes et de mariages), en revanche on n'y retrouve jamais la trace d'Italiens, sauf à l'occasion de quelques mariages mixtes. Fréquentaient-ils un autre lieu de culte ou avaient-ils déjà adopté les mœurs sécularisées du prolétariat français de la banlieue nord ?

Cette rapide comparaison nécessiterait d'être affinée par un approfondissement de l'utilisation des données concernant les membres de la colonie italienne de la Plaine (régions d'origine, mobilité spatiale, etc.) et par des interviews de membres de la deuxième génération italienne, ce qui permettrait de confronter leur point de vue à celui des témoins d'origine espagnole rencontrés.
Annexe

Population étrangère à Saint-Denis dans l'entre-deux-guerres
et pourcentage des Espagnols et des Italiens en son sein
Année Population totale Étrangers Espagnols Italiens
1921 74 516 3 973 5,5 % 1 427 36 % 1 072 27 %
1926 78 875 7 258 9 % 2 639 36 % 2 019 28 %
1931 80 859 8 391 10,5 % 3 423 40,5 % 2 083 25 %
1936 76 932 7 162 9,5 % 2 867 40 % 1 875 26 %


Population étrangère à Aubervilliers dans l'entre-deux-guerres
et pourcentage des Espagnols et des Italiens en son sein
Année Population totale Étrangers Espagnols Italiens
1921 40 632 3 311 8 % 878 26,5 % 1 462 44 %
1926 48 053 8 510 17,5 % 3 171 37 % 3 647 43 %
1931 55 714 10 412 18,5 % 4 348 42 % 3 656 35 %
1936 55 871 5 031 9 % 2 269 45 % 2 499 49 %