Chaque société assigne à l'art
des fonctions. Il s’agira d’analyser le processus actuel
de redéfinition de l'art et de sa légitimité sociale
dans une perspective historique suffisamment longue pour être
probante. Nous étudierions les différents mouvements et
événements qui ont conduit à la situation complexe
et sans précédent que nous connaissons aujourd'hui. Il
faudra nous intéresser aussi bien aux pensées politiques,
économiques et sociales de l'art qu’aux programmes, projets
et réalisations; aux politiques de l'Etat, aux politiques privées
(associations de collectionneurs ou d'amis des musées, fondations);
aux comportements des publics (connaisseurs, acheteurs, amateurs).
Il faudra discuter l'histoire de l'idée qui a prospéré
depuis le 19e siècle selon laquelle l'art serait à l'avant-garde
de la critique de la société sinon de sa réforme
— l'idée fut reconduite mais selon des modalités
qui ont évolué au cours du temps et dont il faudra retrouver
le sens, en particulier dans le sillage des années 1960. Ainsi,
les avant-gardes n’ont cessé de penser l'art comme la forme
même du politique capable de réenchanter le monde et d'en
modifier le contrat social. Elles ont agi à leur façon
sur les publics qui ont investi l'art comme un laboratoire de la liberté
humaine, individuelle sinon collective.
Cette année sera consacrée plus particulièrement
aux économies de l’art. Objet de tous les fantasmes de
pureté et de sacré, l’art est aussi l’enjeu
des spéculations effrénées qui feraient désormais
gagner plus d’argent que les meilleurs produits boursiers. Son
économie marchande plus ou moins florissante au cours des siècles
est aujourd’hui spectaculaire et influe de plus en plus sur les
modalités d’existence du monde de l’art, si ce n’est
sur le contenu des œuvres elles-mêmes.
Alors que l’attention se fixe généralement sur cette
économie financière, il est temps d’analyser le
phénomène en profondeur mais surtout de comprendre ce
qui fait l’intérêt de l’art partagé
par un public de plus en plus nombreux. Hautement symbolique, ce domaine
d’invention semble particulièrement adapté à
la discussion des schémas de la pensée économique
qui s’appliquent toujours aux mêmes objets en laissant de
côté de nombreuses modalités de l’activité
humaine. La définition de la valeur de l’art devrait être
ainsi reconsidérée.
Laurence Bertrand Dorléac